Bloghorrée

“On lie les boeufs par les cornes, et les hommes par les paroles”

Mercredi 3 août 2005

L’arrĂȘt Dames Dol et Laurent

Posté dans Droit administratif par groM

Suite Ă  une aimable demande de Mlle Justine Miso, de Paris, demandant en substance des billets plus percutants et plus dynamiques, j’ai choisi de vous parler de l’arrĂȘt Dames Dol et Laurent du Conseil d’Etat, en date du 28 fĂ©vrier 1919. Les Ă©tudiants en droit peuvent passer leur chemin et m’accuser de cĂ©der Ă  la facilitĂ© pour Ă©tonner le profane, je n’en ai cure.

La langue de l’arrĂȘt tout d’abord. En cette heureuse Ă©poque, qui s’est arrĂȘtĂ©e dans les annĂ©es 80 dans le noble but de rendre la justice plus accessible, on appelait un chat un chat. C’est ainsi que, dans les jugements, il Ă©tait fait rĂ©fĂ©rence aux hommes sous le titre de “Sieur”, aux demoiselles sous celui de “Fille”, aux veuves sous celui de “Veuve” et aux femmes, honnĂȘtement mariĂ©es comme catins notoires, sous celui de “Dame”.

Car c’est bien Ă  cette derniĂšre catĂ©gorie qu’appartenaient les dames Dol et Laurent. Elles exerçaient leur lucrative activitĂ© dans la bonne ville de Toulon, qui en cette annĂ©e 1916 Ă©tait plutĂŽt connue pour sa place militaire et son port de guerre, et faisait l’objet d’une intense activitĂ© vĂ©nale : les troupes de l’armĂ©e d’Orient, de retour des bordels grecs, exigeait le mĂȘme niveau de service dans leurs cantonnements ordinaires qu’en campagne. La mondialisation et la concurrence dans les services, dĂ©jĂ . Mais plutĂŽt que l’avenir de la prostitution française, ce qui inquiĂ©tait les autoritĂ©s, c’Ă©tait bien que les bidasses, dans l’euphorie postĂ©rieure au commerce de ces dames, n’y prissent la lilbertĂ© de quelques indiscrĂ©tions.

Le prĂ©fet maritime de Toulon, investi des pouvoirs de Police sur la place de Toulon, pris donc un arrĂȘtĂ© interdisant aux femmes vĂ©nales de racoler hors d’une zone rĂ©servĂ©e Ă  cet effet, de tenir dĂ©bit de boisson, et interdisant aux dĂ©bitants de commercer avec elles.

Les dames Dol et Laurent, menacĂ©es dans leur survie Ă©conomique par cet arrĂȘtĂ©, n’ont pas hĂ©sitĂ© Ă  contester par la voie du recours pour excĂšs de pouvoir la dĂ©cision du prĂ©fet, et le rejet a permis au Conseil d’Etat de prĂ©ciser sa doctrine sur les pouvoirs de police lors de circonstances exceptionnelles: “ConsidĂ©rant que les limites des pouvoirs de police dont l’autoritĂ© publique dispose pour le maintien de l’ordre et de la sĂ©curitĂ© […] ne sauraient ĂȘtre les mĂȘmes dans le temps de paix et pendant la pĂ©riode de guerre oĂč les intĂ©rĂȘts de la dĂ©fense nationale donnent au principe de l’ordre public une extension plus grande et exigent pour la sĂ©curitĂ© publique des mesures plus rigoureuses ; qu’il appartient au juge, sous le contrĂŽle duquel s’exercent ces pouvoirs de police, de tenir compte, dans son apprĂ©ciation, des nĂ©cessitĂ©s provenant de l’Ă©tat de guerre, selon les circonstances de temps et de lieu, la catĂ©gorie des individus visĂ©s et la nature des pĂ©rils qu’il importe de prĂ©venir;

Un grand merci donc Ă  mesdames Dol et Laurent, de Toulon, pour leur contribution au droit administratif !

Pour ceux qui souhaitent en savoir plus sur “la postĂ©ritĂ© des justiciables du Conseil d’Etat”, je recommande l’excellent et jubilatoire article de Yves Brard qui contient tous les dĂ©tails sur cette savoureuse affaire, et bien d’autres.

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6 commentaires

  1. Justine Miso. a dit :

    A propos des titres…

    Je m’insurge Ă  tous vents contre “Mlle”, “fille” et le reste… ou plus exactement, je suis pour le rĂ©tablissement de “mon damoiseau”… enfin bref, un peu d’Ă©galitĂ© en ce bas monde.

    Au passage… le saviez-vous:
    - “Mlle” dĂ©signait un titre de noblesse et Ă©tait donc une galanterie qu’on servait aux dames, fussent-elles mariĂ©es (”il me donnait du mademoiselle”)
    - “Mlle” toujours, n’a aucun titre lĂ©gal (appelez la commission des titres pour en savoir plus) et n’est qu’un usage abusif qui prit valeur d’Ă©tablissement indĂ» lorsque l’informatique se rĂ©pandit et que les informaticiens bloquĂšrent les logiciels de sorte que dans la plupart des circuits bancaires ou admnistratifs, les femmes se doivent de cocher “madame” ou “mademoiselle” faute de ne pouvoir exister dans les fichiers. Qui plus est, les informaticiens (ou les commanditaires) un peu trop consciencieux, dĂ©cidĂšrent d’imposer un nom d’Ă©poux aux “madames” ce qui ne va pas sans poser de nombreux problĂšmes aux banques Ă  l’heure actuelle, notamment pour les femmes divorcĂ©es….
    (qui peuvent garder ou non le titre d’Ă©poux, qui ont “Ă  l’usage” le droit aux titre de “madame” et qui ont, comme toutes les femmes mariĂ©es ou non d’ailleurs, le droit de se faire appeler “mademoiselle”, ce titre n’ayant aucune existence lĂ©gale… J’insiste! Si je la retrouve, je vous ferai parvenir la lettre de la commission des titres que j’avais demandĂ©e Ă  l’Ă©poque par notre ami commun)

    J’M.

    Mercredi 3 aoĂ» 2005 à 15:31

  2. groM a dit :

    Je ne suis pas spĂ©cialiste en titres, et je suis assez impressionnĂ© que vous ayez eu recours Ă  la commission des titres (dont j’ignorais jusqu’Ă  aujourd’hui l’existence) pour vous faire une religion sur la question.

    Votre commentaire me fait penser aussi que dans les arrĂȘts anciens, on faisait rĂ©fĂ©rence aux couples mariĂ©s en les appelant “Ă©poux Machin”, et quelque fois, aux couples non mariĂ©s en les appelant “consorts Machin” - en prenant Ă©videmment le nom de l’homme pour base de travail, il faut ĂȘtre sĂ©rieux.

    En fait ce qui fait juridiquement problĂšme, plutĂŽt que le titre, c’est bien le nom, car l’usage du nom a des aspects moraux et patrimoniaux qui peuvent ĂȘtre significatifs. La femme mariĂ©e avait ainsi le droit de conserver son nom d’Ă©pouse (lequel est avant tout un nom d’usage) lors du divorce soit avec l’accord de son ex-mari, soit avec l’accord du juge. Dans ce cas-lĂ  elle devait justifier d’un intĂ©rĂȘt suffisant (ex: notoriĂ©tĂ© professionnelle). Mais je crois que ces aspects lĂ  ont changĂ© rĂ©cemment, et je n’ai pas le temps de vĂ©rifier …

    Mercredi 3 aoĂ» 2005 à 15:53

  3. Paxatagore a dit :

    Le terme “consorts” ne signifie pas du tout “Ă©poux non mariĂ©s”. Il signifie simplement “plusieurs personnes ayant le mĂȘme sort”, mariĂ© ou pas. On peut par exemple parler de “consorts” pour des colocataires ou mĂȘme simplement des co-demandeurs en justice.

    Mercredi 3 aoĂ» 2005 à 21:09

  4. groM a dit :

    Tout Ă  fait, d’oĂč le “quelquefois”, mais ma phrase prĂȘte effectivement Ă  confusion.

    Jeudi 4 aoĂ» 2005 à 09:35

  5. Juriste a dit :

    Vive le droit administratif!!!

    Samedi 5 nov 2005 à 18:44

  6. EFFON Marcel a dit :

    moi je crois qu’aprĂšs analyse, qu’on dise mademoiselle, madame , ou mĂšme fille,ceci importe peu car ces titres on aujourd’hui un caractere beaucoup plus culturel que rationnel.

    Vendredi 25 jan 2008 à 13:52

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