Bloghorrée

“On lie les boeufs par les cornes, et les hommes par les paroles”

Mardi 27 septembre 2005

Clément ose tout

En lisant le Libération de ce matin, je suis resté pantois.

L’article explique que le ministre de la justice Pascal ClĂ©ment, garde des sceaux et ancien avocat, se propose de faire adopter une loi qui oblige les dĂ©linquants sexuels Ă  porter un bracelet Ă©lectronique. Le problème, c’est qu’une telle loi contreviendrait Ă  l’article 8 de la dĂ©claration des droits de l’homme et du citoyen de 1789, qui dispose que: “nul ne peut ĂŞtre puni qu’en vertu d’une loi Ă©tablie et promulguĂ©e antĂ©rieurement au dĂ©lit” en ce qu’elle s’appliquerait aussi aux dĂ©linquants dĂ©jĂ  condamnĂ©s. Et rappelons-le, depuis la cĂ©lèbre dĂ©cision 71-44 DC du 16 juillet 1971, la dĂ©claration fait partie du “bloc de constitutionnalitĂ©” que le Conseil constitutionnel entend faire respecter.

Ce n’est certes pas la première fois qu’un gouvernement dĂ©sire prendre des mesures inconstitutionnelles. Jusqu’Ă  la rĂ©forme de 1974, seuls le PrĂ©sident de la RĂ©publique, le Premier ministre, le prĂ©sident de l’AssemblĂ©e nationale et le prĂ©sident du SĂ©nat pouvaient dĂ©fĂ©rer les lois au Conseil Constitutionnel entre leur vote et leur promulgation. Et sauf erreur de casting (par exemple dans les annĂ©es 60 quand le PrĂ©sident du SĂ©nat Gaston Monerville faisait de la rĂ©sistance), le contrĂ´le du conseil est demeurĂ© extrĂŞmement … lĂ©ger. Depuis la rĂ©forme de 74, la saisine est Ă©galement ouverte Ă  60 dĂ©putĂ©s ou 60 sĂ©nateurs, ce qui a permis une extension sans prĂ©cĂ©dent du contrĂ´le de constitutionnalitĂ© dans notre pays et permis Ă  l’opposition de faire entendre sa voie dans des contextes parfois difficiles. La gauche peut donc tout Ă  fait saisir le Conseil sur le projet de Pascal ClĂ©ment et selon toute probabilitĂ©, obtenir la censure d’une partie significative des dispositions. On peut mĂŞme se demander Ă  lire l’article s’il n’y aurait pas 60 dĂ©putĂ©s de droite pour signer une telle saisine, cironstance inhabituelle qui montre l’ineptie complète dans laquelle se trouve le ministre.

Mais Pascal ClĂ©ment a trouvĂ© la solution. Il compte bien faire endosser la responsabilitĂ© politique d’un refus Ă  ceux qui feraient censurer cette loi, parlementaires ou membres du conseil constitutionnel: “je ne veux pas assumer la responsabilitĂ© politique de dire que nous ne pouvons rien faire pour les dĂ©tenus en stock“, aurait-il dĂ©clarĂ©. Notons au passage le mĂ©pris que cela implique pour l’intellect des victimes de violences sexuelles, la manière particulièrement inhumaine de parler des dĂ©tenus et l’absence totale de courage politique qui transpirent de cette dĂ©claration. Nous avons malheureusement l’habitude de telles caractĂ©ristiques dans le monde politique. Mais qu’un ministre, chargĂ© d’apposer le sceau de la RĂ©publique quand la constitution est modifiĂ©e, se permette de faire chanter la reprĂ©sentation nationale et le Conseil Constitutionnel, ça, je ne l’avais jamais entendu.

[Ajout du 28 septembre:]
un article du Monde sur cette question

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6 commentaires

  1. Diner's room a dit :

    le bracelet électronique : peine ou mesure de sureté ?

    Comme il est désormais d’usage dans les démocraties d’opinion, le parlement s’appręte ŕ légiférer ŕ la lumičre (l’ombre ?) de faits divers récents. L’assemblée nationale examinera au cours du mois d’octobre une proposition de loi relative au

    Mardi 27 sept 2005 à 19:32

  2. Samizdjazz a dit :

    Citations

    La Loi ne doit Ă©tablir que des peines strictement et Ă©videmment nĂ©cessaires, et nul ne peut ĂŞtre puni qu’en vertu d’une Loi Ă©tablie et promulguĂ©e antĂ©rieurement au dĂ©lit, et lĂ©galement appliquĂ©e. (DĂ©claration des Droits de l’homme et du c…

    Mercredi 28 sept 2005 à 01:29

  3. Gagarine a dit :

    Le prix de l’imbĂ©cillitĂ© juridique de la saison

    Pascal ClĂ©ment (dont je doute de plus en plus qu’il ait Ă©tĂ© un jour juriste, et dont il fait de moins en moins de doute qu’il n’a jamais Ă©tĂ© vĂ©ritablement avocat) mĂ©rite bien le prix de l’imbĂ©cillitĂ© juridique de la saison.

    Mercredi 28 sept 2005 à 09:00

  4. jules a dit :

    Pour ce qui concerne l’article du Monde, il ne s’agit, comme souvent, que d’une signature commune avec AFP et Reuters… En d’autres termes, un copiĂ©/collĂ©.

    Mercredi 28 sept 2005 à 12:48

  5. Triple R a dit :

    Me concernant, je ne veux pas assumer la responsabilité politique de dire que nous ne pouvons rien faire pour les élus en stock : il faut les mettre à la retraite.

    Lundi 3 oct 2005 à 11:42

  6. BloghorrĂ©e » De pire en pire a dit :

    […] Après le garde des sceaux qui demande au Parlement de voter une loi qu’il sait inconstitutionnelle, voilĂ  la chancellerie qui fait chanter le conseil constitutionnel pour faire passer une loi inconstitutionnelle. Car c’est bien du chantage: j’imagine dĂ©jĂ  les dĂ©clarations outragĂ©es contre le conseil (et ses membres chiraquiens) si la petite loi sur la rĂ©tention de sĂ»retĂ© est censurĂ©e et que l’un des condamnĂ©s figurant sur la liste en question rĂ©cidive. […]

    Jeudi 21 fĂ©v 2008 à 13:20

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