Iran: hystérie ou rationnalité ?
Le 26 octobre, les télévisions du monde entier montraient des images du nouveau président Iranien, Mahmoud Ahmadinejad, en train de déclarer qu’il fallait “rayer Israël de la carte“. Immédiatement, Jean-Marie Colombani, dans un éditorial associait ces déclarations radicales au désir du nouveau président de reprendre le contrôle de la société iranienne, après la “parenthèse réformatrice” de l’ère Khatami. Il nous semble toutefois qu’il faille aller plus loin pour comprendre les motifs réels de Ahmadinejad.
Constatons d’abord que ce n’est pas la première poussée de fièvre en Iran. Ainsi n 1988, à la fin de la guerre contre l’Irak, Khomeini a ainsi ordonné l’arrestation, la détention, dans des conditions d’une brutalité extrême et l’exécution de plusieurs milliers d’opposants des Moudjahidin du peuple, mouvement islamo-marxiste qui ne présentait plus aucun danger pour la République Islamique. En 1989, c’était la trop célèbre fatwa demandant de tuer Salman Rushdi. Alors, à quoi attribuer cette soudaine vindicte, qui survient après une dizaine d’années de “normalisation” ?
Il faut dire aussi que ce qui nous a paru, à nous occidentaux, une normalisation, a en fait été une période de grande insatisfaction pour les iraniens. Khatami, le réformiste, Khatami dont les iraniens attendaient qu’il réforme l’économie, la société et leur donne accès à de meilleurs conditions matérielles, Khatami a profondément déçu. Non seulement il s’est révélé incapable de mener ces réformes à bien, mais la clique qui l’entourait a mis en place un système clientéliste et corrompu. Dès lors, le travail de sape d’Ahmadinejad-le-pur, un religieux conservateur anciennement maire de Téhéran, a fait merveille, notamment sur le plan social. C’est donc logiquement qu’il s’est imposé à l’élection présidentielle. Notons au passage que cet entrisme social est une tactique classique des islamistes, et qu’elle a ici été aussi efficace qu’en Egypte, en Iran, en Algérie, ou au Pakistan. Et la liste ne s’arrête pas là .
Mais le message qu’à envoyé Ahmadinejad est à usage double, interne et externe, comme le démontrent les circonstances du discours: devant une assemblée d’étudiants radicaux - voilà pour l’usage interne - derrière une tribune portant des inscriptions en anglais - voilà pour l’usage externe.
A l’extérieur, les médias occidentaux prennent donc au premier degré la menace et croient deviner que l’Iran se radicalise. J’y vois pour ma part davantage le désir de faire monter la pression pour obtenir des avantages économiques en échange du programme nucléaire. Après tout, les américains sont trop occupés avec l’Irak pour intervenir massivement; les Israëliens ont l’arme nucléaire et les moyens de rayer l’Iran de la carte, ce qui explique sans doute la placidité de leur réaction; c’est donc le bon moment pour appliquer la tactique nord-coréenne. Et l’Iran aurait grand besoin d’une amélioration de sa situation économique. Au pire, si ce chantage ne marche pas, on pourra toujours blâmer le “Grand Satan” et Israël. A usage interne, les diatribes contre Israël sont bien populaires dans les faubourgs de Téhéran.
Une autre explication peut se trouver dans la double structure, politiques et religieuse, de la République Islamique, dont la constitution donne au Guide Suprême Khamenei, qui est au sommet de la hiérarchie religieuse, des pouvoirs politiques quasi discrétionnaires. Du temps de Khomeni, cette situation ne posait pas trop de problème car les deux fonctions étaient fusionnées, et la légitimité politique était confondue avec la légitimité religieuse. Depuis la mort du chef révolutionnaires, les conflits de pouvoirs entre ces deux sources de légitimité sont plus visibles, et l’incapacité de Khatami à dépasser son statut de chef politique et à s’imposer en chef religieux a marqué la victoire politique de Khamenei. Je ne serai dès lors pas surpris que Ahmadinejad, qui est le premier président de la République qui ne soit pas issu du clergé Chi’it (il est ingénieur de formation) cherche à se donner une légitimité religieuse en montrant sa détermination anti-sioniste. Ce n’est sans doute pas pour rien qu’il invoque d’ailleurs dans son discours le nom de Khomeni.
En fin de compte, si l’on fait sienne l’analyse de Buchta selon laquelle les dirigeants iraniens, derrière un discours théocratique et idéologique, ont toujours su faire primer les intérêts politiques de la République Islamique, les déclarations d’Ahmadinejad peuvent se lire, sous bien des aspects, comme le résultat d’un calcul risque-bénéfice positif. Tout le contraire de l’irrationalité que l’administration américaine attribue aux “rogue states“.