Bloghorrée

Extrêmiste de la laïcité depuis 1976

Vendredi 6 janvier 2006

De la stratégie judiciaire

Posté dans Droit pĂ©nal par groM

Tel est le titre de l’ouvrage de Jacques Vergès, publiĂ© en 1968 aux Ă©ditions de Minuit. Je remercie au passage la bibliothèque municipale de ma commune, qui a l’avantage d’offrir, dans le domaine du droit, des ouvrages charmants, comme ce manuel Dalloz sur la cour d’Assises de 1970, Ă  l’intĂ©rĂŞt historique certain, et de m’avoir offert l’opportunitĂ© de lire l’excellent ouvrage mentionnĂ© prĂ©cĂ©demment.

L’auteur a, on le sait, une longue expĂ©rience du procès politique, puisqu’elle remonte Ă  ceux intentĂ©s, dans les annĂ©es 50 et 60, aux membres du FLN algĂ©rien qu’il dĂ©fendait. Il oppose classiquement dans ce domaine les procès de connivence aux procès de rupture: dans les premiers, la dĂ©fense ne remet pas en cause l’ordre social protĂ©gĂ© par le système judiciaire, alors que, dans les seconds, elle le conteste radicalement. Comme exemple des premiers, Vergès cite les procès de Dreyfus ou du gĂ©nĂ©ral Challe; comme exemple des seconds ceux de Socrate, JĂ©sus ou des militants FLN. Dans ce dernier cas, la remise en cause de l’ordre social a Ă©tĂ© jusqu’Ă  contester la lĂ©gitimitĂ© mĂŞme du tribunal, puisque les partisans d’une AlgĂ©rie indĂ©pendante ne pouvaient, logiquement, accepter la lĂ©gitimitĂ© d’une juridiction coloniale.

Vergès observe dans la pĂ©riode contemporaine un changement dans les procès de rupture: s’ils Ă©taient auparavant synonymes d’une condamnation certaine des accusĂ©s, puisque ceux-ci reprĂ©sentaient un danger tel que le tribunal se devait de les Ă©liminer, ils sont dĂ©sormais beaucoup plus Ă©quilibrĂ©s et offrent, par le biais notament des mĂ©dias, de bien meilleures chances de succès. Le procès de connivence demeure, lui, toujours aussi risquĂ©. Pour Vergès, les conditions de succès d’un procès de rupture sont les suivantes:

  • Il faut que les accusĂ©s aient confiance dans leur cause pour accepter de prendre le risque de dĂ©fier le tribunal;
  • Il faut qu’ils refusent le confort d’une dĂ©fense de connivence;
  • Il faut qu’ils refusent tout dialogue avec l’accusation pou faire monter la pression
  • Il faut qu’ils opposent “la logique plus simple et plus forte” de leur cause Ă  la “logique formelle” de l’accusation;
  • Il faut qu’ils sortent le dĂ©bat du prĂ©toire grâce Ă  l’opinion publique et aux mĂ©dias;
  • Il faut internationaliser le dĂ©bat pour encore mieux remettre en cause l’ordre social contestĂ©.

Si ces conditions sont remplies, la victoire de la cause coĂŻncide souvent pour Vergès avec une victoire personnelle des accusĂ©s, comme ce fut le cas pour les poseurs de bombe du FLN ou de l’OAS, dont aucun ne fut exĂ©cutĂ©.

Comment cette analyse a-t-elle passĂ© les annĂ©es ? Je dois avouer que je manque d’Ă©lĂ©ments pour y rĂ©pondre, mais mon impression est qu’elle demeure valable, mĂŞme si le procès politique Ă  proprement parler et plus gĂ©nĂ©ralement le procès de rupture me semblent sous nos latitudes des espèces en voie d’extinction. Les procès de rupture seront sans doute dans l’avenir plus des procès de moeurs ou des procès sociaux, comme celui du “mariage” de Bègles. Dans le cas de ce dernier, on peut appliquer la grille de lecture de Vergès et en attribuer l’Ă©chec (Ă  court terme en tout cas) Ă  l’incapacitĂ© des partisans du mariage hommosexuel Ă  mobiliser massivement en leur faveur. Je rajouterais cependant un autre Ă©lĂ©ment Ă  cette interprĂ©tation: pour qu’il y ait un vĂ©ritable procès de rupture, il faut une disproportion criante entre le risque encouru et les faits reprochĂ©s, disproportion indispensable pour gagner la sympathie de l’opinion publique. Le procès de rupture est donc par nature un procès pĂ©nal, chose qu’auraient dĂ» comprendre NoĂ«l Mamère et les autres Ă  Bègles.

Deux affaires rĂ©centes auraient pu illustrer ce propos: la question de la copie privĂ©e de musique, oĂą les peines encourues (trois ans) sont Ă©levĂ©es au regard de la gravitĂ© que l’opinion publique attribue Ă  l’infraction; celle de l’euthanasie, oĂą la peine encourue est la mĂŞme que pour l’assassinat - la perpĂ©tuitĂ©. Dans le premier cas, nous eĂ»mes Ă  Rodez un procès de connivence; dans l’affaire Humbert, nous n’aurons sans doute pas de procès du tout. Il nous faudra donc attendre encore un peu pour voir si l’analyse de Vergès se perpĂ©tue.

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7 commentaires

  1. Paxatagore a dit :

    Il ne vous ait pas venu Ă  l’idĂ©e que le procès d’Outreau Ă©tait aussi une très large application de la dĂ©fense de rupture ? MĂ©diatisation, rupture radicale avec l’accusation…

    Vendredi 6 jan 2006 à 21:36

  2. groM a dit :

    Vergès explique bien que la rĂ©alitĂ© connaĂ®t toutes les nuances qui vont de la rupture Ă  la connivence. Mon impression Ă  propos d’Outreau - sans avoir suivi dans le dĂ©tail les dĂ©bats - est que la tactique de la dĂ©fense en première instance et en appel ont Ă©tĂ© assez diffĂ©rentes. Si dans le premier cas il y a bien eu les aspects des procès de rupture que vous soulignez, dans le second cas, on a presque eu une “accusation de rupture”, avec un exercice d’auto-flagellation assez fascinant pour le monde exterieur.

    En tout cas, votre remarque ne fait que me renforcer dans l’idĂ©e que les procès de rupture seront dans l’avenir essentiellement des procès “sociaux”.

    Vendredi 6 jan 2006 à 21:51

  3. Laurent GUERBY a dit :

    Le sujet de la copie privĂ©e n’est pas terminĂ©e : sauf erreur, il y a pourvoi et pas de nouvelles de la cour de cassation.

    Je ne suis pas complĂ©tement sur de comprendre “connivence” comme vous l’employĂ© dans toutes ces nuances, mais il me semble que l’affaire de Rodez est une question simple et directe sur une phrase d’un article de loi autour de faits prĂ©cis et admis par toutes les parties.

    En tant que profane, je pencherai pour le raisonnement suivant : si le 122-5 avait prĂ©cisĂ© que source de la copie privĂ©e devait ĂŞtre lĂ©galement acquise, alors il n’y aurait pas d’ambiguitĂ© (mais de gros problème car cela force tout citoyen a garder une trace Ă©crite permanente - vue la durĂ©e du droit d’auteur - opposable Ă  un juge pour tout fichier sur son disque dur ou dans ses armoires, bref irrĂ©aliste), mais ce n’est pas prĂ©cisĂ© par la loi, c’est du pĂ©nal, il y a des millions de citoyens dans ce cas, donc on restreint l’interprĂ©tation d’infraction et donc la copie privĂ©e est lĂ©gale quelle que soit la source.

    Et le lĂ©gislateur s’apprète Ă  remplacer ce simple article par des constructions juridiques bien plus complexes …

    Laurent

    Pour référence, message de ma part sur le paxablog :
    “En particulier, pour le sujet de la copie privĂ©e, une affaire ou personne ne conteste les faits (tels que decrits avec precision par le suspect), et ou l’article a appliquer fait une phrase (les jugements a ce jour pas beaucoups plus), le cycle pour arriver a une decision qui concerne maintenant des millions de citoyens sur une peine possible tres elevee (3 ans de prisons et quelques centaines de milliers d’euros d’amende) est plutot long :

    13 octobre 2004 - premier jugement Rodez
    10 mars 2005 - jugement CA montpellier
    pourvoi en cassation par les parties civiles non examine a ce jour (9 mois)”

    Samedi 7 jan 2006 à 12:34

  4. groM a dit :

    Quand on parle de dĂ©fense de connivence, il s’agit de la manière dont les prĂ©venus se dĂ©fendent. Pour vous donner un exemple sur ce sujet (qui semble vous tenir très Ă  coeur) la dĂ©fense de rupture aurait consistĂ© Ă  dire: “oui j’ai copiĂ© car je considère que le droit d’auteur est mort et n’a pas d’avenir. Condamnez-moi, je m’en fiche, l’Ă©volution socio-juridique me donnera raison. Maintenant, je me tais.”

    Samedi 7 jan 2006 à 12:52

  5. François Brutsch a dit :

    Je ne connais pas l’ouvrage mais j’avoue avoir Ă©tĂ© surpris que puisse prendre au sĂ©rieux Vergès. Pour commencer, la distinction entre “rupture” et “connivence” est Ă©videmment biaisĂ©e car celle-ci est manifestement pĂ©jorative: ce n’est pas comme si l’on parlait de manière didactique d’un avocat agissant Ă  l’intĂ©rieur du système ou le rĂ©cusant. Chez Vergès il me semble d’ailleurs que cela relève de la foi, pas de la stratĂ©gie Ă  choisir de cas en cas: a-t-il jamais fait autre chose que de la rupture, au service de tout et de son contraire (FLN/OAS), jusqu’Ă  Barbie et Saddam (quelle dignitĂ© y a-t-il Ă  perpĂ©tuellement insinuer le doute sur la lĂ©gitimitĂ© du tribunal?). Il ne rend pas service Ă  la justice (il s’en fiche Ă©videmment, si mĂŞme ce n’est pas son but ultime) mais rappelle que les avocats ne sont pas des saints et sont comme tout un chacun susceptibles de violer les devoirs de leur charge (d’auxiliaires de la justice, en l’occurrence): parce qu’ils tombent amoureux de leur client-e, parce qu’ils en partagent les idĂ©aux politiques, parce qu’ils ont un problème psychologique Ă  rĂ©gler… Cf. aussi ce billet: http://swissroll.info/?2005/02/11/121-avocats-combattants

    Lundi 9 jan 2006 à 23:58

  6. groM a dit :

    @François:

    - concernant la pertinence de la distinction entre dĂ©fense de rupture et dĂ©fense de connivence, c’est une suma divisio classique et je ne crois pas qu’elle soit une invention de Vergès. Le vocabulaire est peut-ĂŞtre biaisĂ©, mais ce n’est pas la première fois qu’on utilise un vocabulaire biaisĂ©, et cela ne doit pas empĂŞcher de comprendre ce qu’il y a derrière.

    - concernant la crĂ©dibilitĂ© de Vergès, il me semble que vous assimilez Ă  tort l’avocat Ă  son client. L’avocat est le porte-parole de son client en justice et donc il peut ne pas partager ses options politiques. Dans le cas de Vergès, autant sa connivence avec le FLN Ă©tait claire, autant on ne peut l’accuser d’une quelconque sympathie pour l’OAS. Pareillement, les avocats ripoux dont vous faites Ă©tat dans votre billet existent, c’est certain, comme dans toute catĂ©gorie humaine, mais comme souvent, ils sont l’arbre qui cache la forĂŞt des gens honnĂŞtes. Alors, oui, Vergès aime les mĂ©dias, mais c’est un atout pour rĂ©ussir une dĂ©fense de rupture. Et l’ouvrage dont je parle a Ă©tĂ© Ă©crit en 1968 - c’est de voir comment il a vieilli qui m’intĂ©ressait.

    - concernant le procès de Saddam enfin, reconnaissez que seul un procès de rupture est adaptĂ© Ă  une telle situation. Imaginez Saddam dĂ©clarant: “oui j’ai bien fait tuer les 499 opposants kurdes, mais j’ai Ă©pargnĂ© le 500ème car il avait des enfants, ce n’est donc pas stricto sensu un gĂ©nocide”. Ridicule. Et si on part dans la dĂ©fense de rupture, la contestation de la lĂ©gitimitĂ© du tribunal est une bonne arme, surtout dans ce cas-lĂ , oĂą on a clairement affaire Ă  une justice de vainqueurs. C’est maintenant le rĂ´le de l’accusation de rendre la “logique formelle” de la dĂ©fense insoutenable face Ă  la logique plus simple et plus humaine de la rĂ©alitĂ© des crimes de Saddam. Mais je trouve que tous sont dans leur rĂ´le ici.

    Mardi 10 jan 2006 à 10:48

  7. kennedy a dit :

    monsieur vergès est exceptionnel,il est de cette espĂ©ce d’homme en voie de disparition qui s’arrange pour qu’une parodie de justice se transforme lĂ©galitĂ©.chapeau

    Lundi 30 juil 2007 à 13:34

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