Le droit de vote des étrangers et DSK
Je dois avouer que la question du droit de vote des étrangers m’a longtemps embarassé.
Pourtant d’habitude assez proche des positions de Bertrand Delanoë, c’est avec un certain malaise que je l’ai entendu comparer, en 2004, l’accession au droit de vote des étrangers résidant depuis plus de 10 ans en France à l’abolition de la peine de mort. Pour souhaitable que l’on puisse considérer ces réformes, je trouve regrettable de mettre sur le même plan l’assassinat légal et la privation du vote pour les étrangers. Jusqu’à preuve du contraire, celle-ci reste le droit commun de la plupart des états du monde, et à invoquer les combats les plus nobles pour les causes plus ordinaires, on ne grandit ni les premiers, ni les secondes.
Dans le mĂŞme ordre d’idĂ©e j’écarte l’argument qu’il faudrait donner le droit de vote aux Ă©trangers au motif qu’ils payent des impĂ´ts et que cela leur donne des droits. Le suffrage n’est plus censitaire depuis 1848 et, heureusement, les citoyens qui ne payent pas d’impĂ´ts directs peuvent voter. Il y a donc quelque paradoxe aussi Ă soutenir cette thèse, d’autant que l’essentiel de l’impĂ´t est dĂ©cidĂ© par l’AssemblĂ©e Nationale, Ă l’élection de laquelle il n’a jamais Ă©tĂ© question de faire participer les Ă©trangers.
Ce préliminaire fait, quels sont les arguments en présence ?
Pour
En faveur de ce droit de vote, on trouve d’abord une pratique européenne. Ainsi, la plupart des états de l’Union européenne, suivant une recommandation du Parlement Européen de 1989, accordent le droit de vote aux résidents étrangers, selon des modalités variables. L’Irlande est la plus généreuse, où ils peuvent voter après 6 mois de présence. L’Espagne est beaucoup plus rigide, puisqu’elle conditionne le droit de vote à des mesures de réciprocité de la part des autres états, et qu’elle n’a, à l’heure actuelle, d’accord qu’avec la Norvège. Au-delà de la pratique, on notera que le conseil de l’Europe a rédigé une Convention sur la participation des étrangers à la vie publique au niveau local dont le chapitre C invite les états signataire à donner ce droit de vote – tout en leur donnant la possibilité d’émettre des réserves sur le sujet. On notera que la France n’a pas encore signé ce traité.
En faveur également d’une telle mesure, on trouve l’argument sociologique, qui voudrait que le suffrage soit un facteur d’intégration des populations étrangères, et stimule leur intérêt pour la vie publique et donc, partant, leur intégration à la société française.
A gauche enfin et surtout, force est de constater que la présence de cette mesure dans les 110 propositions de 1981 en a fait un mythe intouchable. Remarquons toutefois que le gouvernement Jospin, s’il a fait voter le 4 avril 2000 un projet de loi constitutionnelle en ce sens par l’Assemblée nationale, a renoncé à le présenter devant le Sénat pour s’éviter un combat perdu d’avance.
Contre
Car une partie significative de la droite, y compris, jusqu’à une date récente, Nicolas Sarkozy, était très sensibles aux arguments opposés à cette mesure. Parmi ceux-ci, citons bien sûr le lien indéfectible entre nationalité et exercice du suffrage, que Dominique de Villepin soulignait encore récemment ; la peur de voir apparaître un vote communautaire dans les communes à forte composante étrangère ; l’impact enfin qu’aurait une telle mesure sur l’exercice de la souveraineté nationale, puisque les conseillers municipaux, qui aurait été en partie élus par des étrangers, forment les gros bataillon du collège électoral du Sénat.
Des arguments pour la plupart inopérants
Malheureusement, aucun de ces arguments, en pour comme en contre, ne me semble très pertinent.
S’il y a une pratique des états européens concernant le droit de vote des étrangers, cette pratique est tellement hétérogène qu’elle forme un continuum qui va quasiment du vote immédiat au non vote des étrangers. Dès lors, on ne peut y voir une « coutume régionale » et la France ne saurait se sentir engagée dans un sens ou dans l’autre. Rien ne l’oblige non plus à ratifier la convention du conseil de l’Europe ou à suivre la recommandation du Parlement Européen. Cela pourrait par contre être pertinent dans le cadre d’une politique de « bon voisinage ».
Commençons par démonter la peur du vote communautaire. Les études montrent que si les étrangers avaient le droit de vote, leur suffrage serait républicain et assez proche du suffrage des nationaux.
L’atteinte à la souveraineté nationale me semble alors un argument complètement théorique. Pour que celle-ci soit touchée, il faudrait que le vote des étrangers puisse avoir un effet notablement différent de celui des nationaux non seulement au niveau des communes, mais au niveau du Sénat. Le système de scrutin indirect, le fait que les étrangers ne pourraient sans doute pas être adjoints ou maires, le fait qu’ils voteraient globalement comme les nationaux, tous ces paramètres rendent le problème hautement improbable en pratique. Ceci dit, ce n’est pas pour ça que localement ne pourraient se produire des phénomènes de focalisation communautaire.
L’argument selon lequel le vote favoriserait l’intérêt pour la société d’accueil et préviendrait ces phénomènes ne me semble malheureusement pas très concluant. Je ne vois pas en quoi les étrangers seraient plus désireux de voter que les français, qui le sont peu ; et le fait de se sentir rejeté par ses « concitoyens » peut même décourager certains de voter. J’ai pour ma part habité dans deux pays étrangers. Dans l’un d’eux, enfant, je me suis senti violemment rejeté par mes camarades de classe. Jamais je n’y aurais exercé mon droit de suffrage - si jamais je l’avais eu.
Pour finir, notons que le lien « indéfectible » entre nationalité et suffrage est juridiquement inopérant, mais sentimentalement très fort. Noël Mamère, lorsqu’il était rapporteur du projet de loi constitutionnelle évoqué plus haut, a fort bien démontré qu’il était possible de distinguer citoyenneté et nationalité. On peut citer, en allant dans le même sens, l’élection de l’américain Thomas Paine à la Convention ou celle de Garibaldi à l’Assemblée, en 1870, et noter que l’histoire n’a retenu que celui qui l’a défendu, Victor Hugo, pour oublier ceux qui avaient refusé au révolutionnaire Italien le droit de représenter le peuple Français.
La naturalisation oui - mais une naturalisation facile
La nationalité et la citoyenneté font partie, avec la langue, la culture, de ce qui fonde le sentiment d’appartenance commune. Ce sentiment d’appartenance, surtout à l’heure actuelle, n’a rien d’une évidence. Il semble donc légitime que les étrangers qui sont amenés, non seulement à demeurer en France, mais aussi à s’intéresser à notre vie publique, manifestent par un acte positif leur désir de rejoindre la communauté nationale. Et comment mieux le faire qu’en demandant la nationalité Française ? Il est par contre peu évident que le fait de donner automatiquement le droit de vote fasse naître ou progresser un quelconque sentiment, bien au contraire.
La proposition formulĂ©e aujourd’hui par Dominique Strauss-Kahn que l’inscription sur les listes Ă©lectorales des Ă©trangers qui rĂ©pondent aux conditions de durĂ©e de sĂ©jour vaille demande de naturalisation me semble donc reprĂ©senter un juste point d’équilibre entre d’une part, la nĂ©cessaire reconnaissance des droits des personnes qui vivent durablement sur notre sol et d’autre part le besoin qu’a la communautĂ© nationale de se construire par un sentiment d’appartenance commune. Issus d’une immigration familiale, les Ă©trangers qui vivent en France ont pour la plupart vocation Ă rester toute leur vie chez nous. Proposons-leur de devenir Français, plutĂ´t que d’en faire des citoyens de seconde zone et, dans le mĂŞme temps, de les soumettre Ă toutes les vexations administratives possibles.
Paxatagore a dit :
Que pensez vous de l’argument qui veut que les Ă©trangers vivant en France sont soumis aux lois et aux politiques que votent le parlement ? Qu’ils bĂ©nĂ©ficient (ou pas) des infrastructures mises en place par leur collectivitĂ© locale ? Il me semble que le lien citoyennetĂ©-nationalitĂ© date de la RĂ©volution française, Ă©poque oĂą l’immigration n’avait pas la mĂŞme importance qu’aujourd’hui. Il y a des gens qui vont rester 20 ans en France pour y travailler et repartir : pourquoi leur donner la nationalitĂ© française ? Mais pourquoi leur refuser, pendant ces vingt ans, de leur donner le droit de peser sur leur environnement politico-lĂ©gal sous le prĂ©texte qu’ils n’ont pas forcĂ©ment envie de se voir enterrĂ©s Ă Bagnolet.
Vendredi 20 jan 2006 à 20:51
groM a dit :
Les Ă©trangers sont en effet soumis aux lois votĂ©s par le Parlement (et mĂŞme aux directives votĂ©es par le Parlement EuropĂ©en, pour aller un cran au dessus). Pourtant j’observe que personne n’a proposĂ© d’ouvrir les lĂ©gislatives aux Ă©trangers.
Il y a sans doute le dĂ©sir d’Ă©viter qu’une telle ouverture ne serve de repoussoir contre cette mesure, de part son cĂ´tĂ© profondĂ©ment symbolique. Mais il y a aussi sans doute le dĂ©sir de maintenir la fiction juridique de la souverainetĂ© nationale, qui ne nous a pas si mal rĂ©ussi jusque lĂ . Alors de deux choses l’une: soit l’on maintient le lien entre citoyennetĂ© et nationalitĂ© Ă©tabli comme vous le soulignez Ă partir de la RĂ©volution, et l’attitude progressiste consiste alors Ă promouvoir l’accession Ă la nationalitĂ©; soit l’on considère que l’exercice des droits politique ne dĂ©pend pas de la nationalitĂ©, et alors, cette mĂŞme attitude progressiste devrait proclamer que les Ă©trangers doivent avoir les mĂŞmes droits politiques que les français. Je sais, je fais un peu de surenchère …
Je suis pour ma part favorable Ă la première solution. Il me semble lĂ©gitime d’inciter les gens qui sont en France depuis longtemps Ă sauter le pas et Ă devenir Français. Cela renforcerait une cohĂ©sion nationale qui en a bien besoin. L’idĂ©e d’une citoyennetĂ© de seconde zone ne me plaĂ®t, elle, vraiment pas.
Quand au cas que vous Ă©voquez de celui qui reste 20 ans pour repartir Ă la fin, pensez-vous rĂ©ellement qu’il souhaitera peser sur son environnement politico-lĂ©gal ? N’est-il pas plutĂ´t animĂ© d’une certaine indiffĂ©rence vis-Ă -vis de ces questions ? (C’est une vraie question, pas rĂ©thorique, qui correspond Ă une interrogation personnelle)
Vendredi 20 jan 2006 à 23:05
Paxatagore a dit :
Je pense que ça dĂ©pend des individus… ceux qui s’en fichent n’iront pas voter, oĂą est le problème ? A mon avis, il y a un problème de cohĂ©rence : on fait tout pour empĂŞcher les Ă©trangers de rentrer en France et tout pour les empĂŞcher de rester, beaucoup pour les empĂŞcher de devenir Français et en plus ils ne devraient pas voter. Ce n’est pas normal, et j’approuve vos propos : si on ne veut pas donner le droit de vote aux Ă©trangers, il faut au moins augmenter leurs libertĂ©s d’aller et venir.
Samedi 21 jan 2006 à 09:29
comélo a dit :
bonjour,
nous sommes trois Ă©lèves de première ES Ă Toulouse, notre thème de ECJS est le suivant: RĂ©publique et Participation. Nous avons choisi la problĂ©matique suivante : un Ă©tranger peut-il participer Ă la vie politique du pays oĂą il souhaite s’intĂ©grer? (ici la France)
pourriez- vous nous fournir des informations ( de notre niveau ) qui pouraient nous aider Ă contruire notre dossier? (via l’adresse e-mail).
merci
Lundi 30 jan 2006 à 17:33
noémie a dit :
article trés réusi tré réaliste bravo et bonne continuation avec un peu de percévérence des gents comme toi vous ferez avancé la france
Vendredi 3 fĂ©v 2006 à 15:42
pierre a dit :
je suis entièrement d’accord!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!
Mercredi 12 avr 2006 à 10:32
lolo (ferrari) a dit :
Vive la cosmopolite!!!
Mercredi 25 oct 2006 à 12:00
BloghorrĂ©e » SĂ©golèèèèèèèèèèèèèèèèèène !! Sans façon, merci. a dit :
[…] PS: En plus, il est bien DSK, il rĂ©pond aux questions qu’on lui pose, il aime les dĂ©bats, et il ne dit pas trop de bĂŞtises. Vous pouvez déposer un commentaire, ou un rétrolien depuis votre site. RSS 2.0 […]
Lundi 13 nov 2006 à 21:23
eleve de seconde lycee annecy a dit :
Que pensez-vous du droit de vote des étrangers en France ?
Merci de nous répondre le plus rapidement possible
A bientot
lou,cindy et margaux !
Mercredi 15 nov 2006 à 12:37
groM a dit :
Je vous suggère de lire la conclusion pour savoir ce que j’en pense
Mercredi 15 nov 2006 à 12:56
Citoyen a dit :
Bonjour,
Je suis en France depuis au moins 6 ans. je n’ai pas encore la noationalité Tunisienne. Je paye mes impots et j’habite à la même commune depuis 6 ans. Je ne vois pas pourquoi je n’ai pas le droit de participer aux choix de dépenses de mes impots dans ma commune.
Je comprends que je n’ai pas le droit de participer aux présidentielle parce que je n’ai pas la nationalité, mais je ne comprends pas pourquoi je ne voterai pas aux municipales et aux régionales.
Je vous invite Ă voter sur ce site : http://www.vizu.com/res/Current+Events/Politics+-+Global/World/France/Vote/Droit/poll-results.html?n=17471
Jeudi 16 nov 2006 à 14:09
groM a dit :
@Citoyen:
Bonjour,
Je ne vous suis pas sur le lien que vous faites entre droit de vote et paiement de l’impĂ´t.
- Environ 50% des citoyens français ne payent pas d’impĂ´t sur le revenu et pourtant ils ont le droit de vote. Faudrait-il les en priver ?
- Autre bizarrerie: seuls les citoyens français Ă©tablis depuis plus de 10 ans ont, en Nouvelle CalĂ©donie, le droit de voter Ă l’Ă©lection du congrès, alors qu’ils payent des impĂ´ts.
- Si c’est le fait de payer des impĂ´ts qui doit donner droit au suffrage, pourquoi alors vous limiter Ă revendiquer le suffrage local ou rĂ©gional ? L’AssemblĂ©e Nationale dĂ©cide de la majoritĂ© des impĂ´ts que vous payez.
- Si c’est le fait de payer des impĂ´ts qui conditionne le vote, faut-il le refuser aux Ă©tranger rĂ©sidants de longue date qui ne payent pas d’impĂ´ts ?
Le suffrage n’est plus censitaire, et il ne suffit donc pas de payer des impĂ´ts pour ĂŞtre Ă©lecteur. L’impĂ´t correspond en fait Ă la contribution commune nĂ©cessaire “Ă l’entretien de la force publique et aux dĂ©penses d’administration” comme le dit la dĂ©claration des droits de l’Homme de 1789. Vous me direz, celle-ci Ă©nonce tout de mĂŞme que “les citoyens” ont le devoir d’y contribuer, en fonction de leurs capacitĂ©s, et le droit d’y consentir. J’ai bien peur qu’en l’Ă©tat du droit, les Ă©trangers n’aient guère que le devoir d’y contribuer. En l’espèce, cela correspond au paiement des prestations que l’Etat leur garantit, comme aux nationaux d’ailleurs. Ces derniers ont “simplement” le privilège d’avoir un droit de regard sur les impositions.
Question subsidiaire: je prĂ©sume que vous ĂŞtes de nationalitĂ© Tunisienne et que vous n’avez pas encore la nationalitĂ© française. Si vous l’avez demandĂ©e, quelle est votre impression sur le processus de naturalisation ?
Jeudi 16 nov 2006 à 18:33
priscillia a dit :
ce site es extras j ai pu faire mon exposé tranquillement merci big kiss
Dimanche 7 jan 2007 à 17:07
Anonymous a dit :
vive les immigrés mort pour la FRANE
Lundi 15 jan 2007 à 12:24
groM a dit :
@Anonymous: vous noterez que le fait d’avoir servi dans les armĂ©es françaises produit un certain nombre d’effets juridiques en matière de sĂ©jour et d’acquisition de la nationalitĂ©.
Lundi 15 jan 2007 à 12:39
du 13 a dit :
super site pour inspirations, Ă© pu faire mon expo…continuĂ© c super !!!
Lundi 19 mar 2007 à 16:54
groM a dit :
Je vais faire payer des royalties …
Lundi 19 mar 2007 à 17:01
Calamo a dit :
L’internaute mĂ©ridionnal est prudent, il n’Ă©voque que des “inspirations”… [mauvaise foi] mais je te soutiens nĂ©amoins Ă 200 % ! Y’a pas de raisons que les auteurs financent l’Ă©ducation ! [/mauvaise foi]
Lundi 19 mar 2007 à 18:37
groM a dit :
Pourquoi de mauvaise foi ? Nous sommes tout Ă fait dans le cadre de l’application de l’article L122-5.3.e du CPI ! Calamo, dĂ©fends moi contre ces jeunes dĂ©linquants qui veulent me priver de juteux revenus du droit d’auteur !
:-)
Lundi 19 mar 2007 à 19:00
Calamo a dit :
“Calamo, dĂ©fends moi”
Puisqu’on parle de juteux revenus…
Lundi 19 mar 2007 à 19:09