Bloghorrée

“On lie les boeufs par les cornes, et les hommes par les paroles”

Dimanche 23 avril 2006

Les langues régionales

“LANNION, LANNUON 32 km”, “GUINGAMP, GWENGAMP 17km”: n’ayant pas mis les pieds en CĂ´tes-du-Nord - pardon, en CĂ´tes-d’Armor - depuis longtemps, j’ai Ă©tĂ© assez surpris de voir fleurir dans cette rĂ©gion les panneaux billingues Français-Breton, en particulier autour de Lannion. Avec en prime le sentiment d’ĂŞtre un peu Ă  l’Ă©tranger, puisque les doubles indications m’ont rappelĂ© la Belgique. Sentiment d’absurditĂ© Ă©galement, puisque nous n’avons pas croisĂ© un seul locuteur Breton durant notre sĂ©jour. Ces panneaux routiers m’ont en tout cas donnĂ© envie de m’intĂ©resser au statut juridique des langues rĂ©gionales. On commence donc ici avec les aspects constitutionnels et conventionnels; de prochains billets traiterons des autres aspects.

Quand Ă  l’inscription en langue rĂ©gionale sur les panneaux routiers (en particulier les panneaux d’entrĂ©e et de sortie d’agglomĂ©ration, rĂ©fĂ©rence EB10 et EB20), le texte d’autoritĂ© semble ĂŞtre une lettre circulaire de 1979 publiĂ©e au bulletin officiel du ministère chargĂ© de l’Ă©quipement. Malheureusement, l’Ă©dification de nos bons lecteurs s’arrĂŞtera lĂ , puisque ce texte est introuvable en ligne, et que les informations glânĂ©es sur Internet sont discordantes, certaines sources faisant Ă©tat d’une autorisation, d’autres d’une interdiction de cette pratique.

Un problème politique plutôt que juridique

La thĂ©orie classique exige, pour qu’un Ă©tat soit valablement constituĂ©, la rĂ©union d’un territoire, d’une population et d’un pouvoir politique effectif. L’usage d’une langue se situe directement dans ce cadre: dans bien des cas, elle est un moyen commode de distinguer une population d’une autre, et donc de justifier l’existence d’un Ă©tat autonome. En France, cette question a toujours Ă©tĂ© sensible, et la langue, les langues, ont Ă©tĂ© de tous les combats politiques. Par l’article 111 de l’ordonnance de Villers-CotterĂŞts, en 1539, François 1er impose ainsi l’usage de “la langue maternelle” contre le Latin pour la rĂ©daction des dĂ©cisions de justice. Mais il s’agit bien, au delĂ  de la question de procĂ©dure, d’imposer l’autoritĂ© de l’Etat français face au pouvoir temporel de l’Eglise. D’autres dispositions de la mĂŞme ordonnance le confirment, comme l’article 1 qui interdit ainsi aux sujets du roi de faire citer les laĂŻques devant les tribunaux ecclĂ©siastiques, privant ceux-ci d’une grande partie de leur pouvoir.

Au XIXème siècle, l’Ă©glise ne menace plus l’Etat français: Charles Quint et NapolĂ©on sont passĂ©s par lĂ . Par contre, les langues rĂ©gionales sont vues comme un risque pour l’unitĂ© de l’Etat et leur usage, notamment Ă  l’Ă©cole, est sanctionnĂ©, parfois durement. Si les longevernes de la Guerre de boutons promettent solennellement de compter en pieds et pouces comme leurs pères, associant le refus du système mĂ©trique Ă  l’usage du patois franc-comtois, la rĂ©pression fut parfois moins bonhomme, et l’imagerie d’Ă©pinal a retenu les sĂ©vères hussards noirs de la RĂ©publique et leur règle mĂ©tallique. Plus rĂ©cemment, la fameuse loi Toubon marque un nouveau dĂ©sir de dĂ©fendre le Français comme langue de la RĂ©publique, mais après l’ennemi intĂ©rieur, c’est l’ennemi extĂ©rieur qu’il s’agit de combattre: l’ogre anglo-saxon menace le petit poucet Français.

La doctrine du Conseil Constitutionnel

Le droit traduit Ă©videmment cette rĂ©alitĂ© politique. L’article 2 de la constitution dispose que ainsi que: “La langue de la RĂ©publique est le français“. Mais il revient au lĂ©gislateur de concilier cette obligation, dont une interprĂ©tation stricte pourrait laisser Ă  penser qu’elle se cantonne Ă  la sphère publique, avec les droits Ă©noncĂ©s par l’article 11 de la dĂ©claration de 1789, selon laquelle: “La libre communication des pensĂ©es et des opinions est un des droits les plus prĂ©cieux de l’Homme : tout Citoyen peut donc parler, Ă©crire, imprimer librement, sauf Ă  rĂ©pondre de l’abus de cette libertĂ© dans les cas dĂ©terminĂ©s par la Loi.

Si le Conseil Constitutionnel, amenĂ© avec la dĂ©cision n° 94-345 DC Ă  se prononcer sur la loi Toubon, a estimĂ© que la libertĂ© d’expression “implique le droit pour chacun de choisir les termes jugĂ©s par lui les mieux appropriĂ©s Ă  l’expression de sa pensĂ©e“, il n’a par contre vu aucun inconvĂ©nient Ă  imposer l’usage du Français hors de la sphère publique, malgrĂ© l’argument avancĂ© par les dĂ©putĂ©s auteurs de la saisine qui soutiennaient “qu’en imposant l’usage du français pour les programmes des colloques ou congrès organisĂ©s sur le territoire français par des personnes de nationalitĂ© française mĂŞme privĂ©es et n’assurant aucune mission de service public“, la loi entravait la libertĂ© de communication. Ces dispositions sur la documentation des colloques Ă©tant d’une portĂ©e très limitĂ©e, on peut toutefois supposer qu’une plus forte volontĂ© d’imposer le français aux personnes privĂ©es pourrait se heurter Ă  la censure du Conseil.

Le conseil constitutionnel a eu l’occasion de prĂ©ciser sa doctrine en la matière lors de l’examen de la loi organique portant statut d’autonomie de la PolynĂ©sie Françaie (dĂ©cision n°96-373 DC). La loi disposait ainsi que, si le Français est langue officielle, le tahitien et les autres langues polynĂ©siennes peuvent ĂŞtre utilisĂ©es. Le conseil a traduit l’ambiguitĂ© de la formule de la manière suivante: le “français, en qualitĂ© de “langue officielle”, doit s’entendre comme imposant en PolynĂ©sie française l’usage du français aux personnes morales de droit public et aux personnes de droit privĂ© dans l’exercice d’une mission de service public, ainsi qu’aux usagers dans leurs relations avec les administrations et services publics ; que toute autre interprĂ©tation serait contraire Ă  l’article 2 de la Constitution.“. A contrario, le tahitien et les autres langues peuvent donc ĂŞtre utilisĂ©es pour les relations entre personnes privĂ©es.

Cette interdiction de l’usage des langues rĂ©gionales dans les relations entre les particuliers et l’administration a Ă©tĂ© confirmĂ©e par la jurisprudence administrative Ă  de nombreuses reprises: dans le cas des relations avec l’administration fiscale (CAA Nantes, 14 Novembre 1990, Le Duigou), dans le cas de l’acheminement d’un courrier dont l’adresse Ă©tait rĂ©digĂ© en langue rĂ©gionale (CE, 15 avril 1992, Le Duigou Ă©galement), dans le cas d’un arrĂŞtĂ© du ministre de la Culture visant Ă  promouvoir la poĂ©sie française uniquement (CE, 18 fĂ©vrier 1987, Union des Ă©crivains provençaux), dans le cas d’une requĂŞte auprès du conseil d’Etat rĂ©digĂ©e en langue rĂ©gionale (CE, 22 Novembre 1985, Quillevère).

La charte européenne des langues régionales ou minoritaires

Une autre dĂ©cision importante du est celle par laquelle le Conseil Constitutionnel a estimĂ© que la Charte EuropĂ©enne des langues rĂ©gionales ou minoritaires Ă©tait contraire Ă  la constitution (n°99-412 DC). Puisqu’”aux termes du quatrième alinĂ©a de son prĂ©ambule, la Charte reconnaĂ®t Ă  chaque personne “un droit imprescriptible” de “pratiquer une langue rĂ©gionale ou minoritaire dans la vie privĂ©e et publique,” il Ă©tait donc Ă©vident, au regard des dĂ©cisions prĂ©cĂ©dentes, que la Charte serait rejetĂ©e (mĂŞme si la portĂ©e rĂ©elle du prĂ©ambule a fait l’objet de questions).

Mais ce qui est rĂ©ellement important, c’est que la cause de cette rĂ©ticence envers les langues rĂ©gionales est clairement exprimĂ©e: puisqu’”elle confère des droits spĂ©cifiques Ă  des “groupes” de locuteurs de langues rĂ©gionales ou minoritaires, Ă  l’intĂ©rieur de “territoires” dans lesquels ces langues sont pratiquĂ©es, [La Charte] porte atteinte aux principes constitutionnels d’indivisibilitĂ© de la RĂ©publique, d’Ă©galitĂ© devant la loi et d’unicitĂ© du peuple français” Cette dĂ©cision est donc en parfaite ligne avec la dĂ©cision n° 91-290 DC du 9 mai 1991 relative au statut de la Corse, qui Ă©nonce clairement que ” le principe d’unicitĂ© du peuple français, dont aucune section ne peut s’attribuer l’exercice de la souverainetĂ© nationale, a Ă©galement valeur constitutionnelle “, et dĂ©montre, si besoin Ă©tait, que la question des langues est Ă©minemment politique. La charte a donc gagnĂ© l’honneur d’ĂŞtre, Ă  ma connaissance, l’unique texte dont l’incompatibilitĂ©, soulignĂ©e au titre de l’article 54 de la constitution, avec le texte fondamental n’a pas donnĂ© lieu Ă  rĂ©vision constitutionnelle. Solution d’autant moins satisfaisante que l’incompatibilitĂ© se trouve au niveau des principes et non pas des engagements concrets Ă©dictĂ©s par la Charte.

Conclusion

Le contenu de la constitution et la doctrine actuelle du Conseil reflète sur la question des langues rĂ©gionales la conception française traditionnelle de la citoyennetĂ©. On le sait, cette conception est aujourd’hui fortement contestĂ©e. Faut-il pour autant revenir dessus et autoriser l’usage de langues rĂ©gionales dans les relations avec l’administration ? J’y suis pour ma part fortement opposĂ©. Outre les problèmes pratiques qui se poseraient Ă  l’Etat, on peut rĂ©ellement se demander quel en serait l’intĂ©rĂŞt, au delĂ  de la satisfaction des fantasmes Ă©gocentrique de rĂ©gionalistes obstinĂ©s. S’il y a un siècle ou mĂŞme quarante ans, il y avait encore des gens qui parlaient exclusivement breton ou catalan, ce qui aurait pu alors justifier une telle mesure, ce n’est plus le cas actuellement. Mais cela ne signifie pas, comme nous le verrons dans un prochain billet, qu’il faille nĂ©gliger leur valeur culturelle et leur enseignement, sur la base du volontariat en tout cas.

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16 commentaires

  1. jules (de diner's room) a dit :

    J’en profite pour signaler une Ă©mission rĂ©cente du bien commun sur ce mĂŞme question.

    http://www.radiofrance.fr/chaines/france-culture2/emissions/bien_commun/fiche.php?diffusion_id=39934

    Elle peut encore ĂŞtre Ă©coutĂ©e ; et je crois qu’elle est disponible en podcast.

    Dimanche 23 avr 2006 à 15:39

  2. groM a dit :

    Merci Jules !

    Dimanche 23 avr 2006 à 15:53

  3. Authueil a dit :

    Des tentatives ont Ă©tĂ© menĂ©es par des dĂ©putĂ©s pour ajouter Ă  l’article 2 de la constitution “dans le respect des langues rĂ©gionales”. Cela lève des obstacles constitutionnels, sans ouvrir forcement la porte Ă  la ratification de la charte des langues rĂ©gionales (qui Ă  mon sens va trop loin). Cela aurait montrĂ© un signe d’ouverture, mais le gouvernement est restĂ© fermĂ© sur une position ultra jacobine. La sociĂ©tĂ© multiculturelle, c’est seulement avec les cultures venant de l’extĂ©rieur. La France est un monolithe culturel, cela tient de l’article de foi chez certains.

    Dimanche 23 avr 2006 à 17:53

  4. groM a dit :

    Un tel rajout poserait sans doute plus de problèmes qu’il n’en rĂ©soudrait. Avons-nous rĂ©ellement besoin d’un changement constitutionnel pour traiter correctement les langues rĂ©gionales ? Je pense que non, et soupçonne encore une tentation de faire de la loi un instrument dĂ©claratif plutĂ´t que normatif.

    Dimanche 23 avr 2006 à 18:32

  5. Anonymous a dit :

    “Avec en prime le sentiment d’être un peu Ă  l’étranger, puisque les doubles indications m’ont rappelĂ© la Belgique.”

    DĂ©trompez-vous : les inscriptions bilingues sont en voie de disparition, au profit d’inscriptions unilingues… selon la rĂ©gion oĂą vous vous trouverez. Le gouvernement flamand a entrepris de remplacer les panneaux bilingues en panneaux unilingues flamands. Cela prend parfois la forme d’un grand coup d’adhĂ©sif pour masquer la dĂ©nomination en langue française, mĂŞme quand celle-ci est l’originale.

    Ici, le “repli identitaire” prend la forme inverse : faire disparaitre la langue “parasite”.

    C’est dĂ©plorable mais cela n’appelle pas de commentaires d’un point de vue juridique : on baigne en plein poujadisme politique.

    En Belgique, il n’est pas toujours Ă©vident de faire partie d’une majoritĂ© linguistique (francophone) dans une commune flamande, mĂŞme quand celle-ci bĂ©nĂ©ficie d’un rĂ©gime linguistique particulier…

    La langue est un facteur moderne participant Ă  la formation d’un sentiment d’appartenance nationale, et j’ai bien peur qu’en Belgique, Flamands et Wallons prennent deux chemins divergents.

    Dimanche 23 avr 2006 à 18:41

  6. sircam a dit :

    (en signant le prĂ©cĂ©dent commentaire, c’est mieux)

    Dimanche 23 avr 2006 à 18:42

  7. Authueil a dit :

    Le rajout d’un petit additif Ă  la Constitution aurait pour effet sur ce plan de mettre fin Ă  des rĂ©elles tracasseries administratives pour ceux qui soutiennent les langues rĂ©gionales, notamment dans l’enseignement. Cela ne change rien aux textes, cela permet de mener la politique que l’on souhaite. Le rĂ´le du Parlement est aussi de faire di dĂ©claratif, c’est Ă  dire de la politique. Il ne faut surtout pas le rĂ©duire Ă  un rĂ´le purement technique de producteur de norme juridique sèche.

    Dimanche 23 avr 2006 à 21:09

  8. groM a dit :

    Autheuil, je ne pense pas qu’il faille rajouter des changements dans la constitution pour rĂ©gler un problème qui peut l’ĂŞtre par la loi, voir par une circulaire et accompagnĂ©e d’un peu de battage mĂ©diatique. Mais nous aurons l’occasion d’en reparler sur un prochain billet.

    Jules, encore merci pour le pointeur vers le bien public. Des intervenants qui connaissaient manifestement bien la question, mĂŞme si je ne partage pas toutes leurs options. Si je suis d’accord que nous avons une conception dĂ©fensive du Français, conception dont pâtissent les langues rĂ©gionales, je ne suis pas, par exemple, pour un enseignement immersif dans celles-ci. Trop artificiel, et cela entre en conflit avec la conception que je me fais de la citoyennetĂ©. Je dois avoir un vieux fond jacobin qui traĂ®ne.

    Lundi 24 avr 2006 à 09:25

  9. FrédéricLN a dit :

    J’attends donc avec intĂ©rĂŞt le 2ème billet, car déçu par la conclusion qui me semble “artificiellement polĂ©mique” du 1er.

    “la conception française traditionnelle de la citoyennetĂ©. … : Faut-il pour autant revenir dessus et autoriser l’usage de langues rĂ©gionales dans les relations avec l’administration ? J’y suis pour ma part fortement opposĂ©.”

    En quoi faire Ă©voluer la conception française de la citoyennetĂ© (ce que souhaite, sur ce plan, la grande majoritĂ© des habitants de rĂ©gions qui ont une langue rĂ©gionale) conduirait-il Ă  obliger l’administration Ă  entendre (comprendre) les langues rĂ©gionales (ce que seule une poignĂ©e de militants souhaite) ? Cette tentation d’assimiler citoyennetĂ© et fonctionnement de l’Etat est, Ă  mon avis, le talon d’Achille de la dĂ©mocratie française.

    Lundi 24 avr 2006 à 09:29

  10. groM a dit :

    FrĂ©dĂ©ricLN: j’ai conclu lĂ -dessus car la limite constitutionnelle au dĂ©veloppement des langues rĂ©gionales me semble bien ĂŞtre leur usage dans les relations avec l’administration. Pour ce qui est des autres usages, les obstacles sont d’ordre lĂ©gislatif - autant dire qu’il n’y a rien d’insurmontable.

    Pour rĂ©pondre Ă  la suite de votre commentaire, la question de savoir ce que pense “la grande majoritĂ© des habitants de rĂ©gions qui ont une langue rĂ©gionale” est encore ouverte. Mais nous ne sommes sans dute pas prĂŞts d’avoir une consultation Ă©lectorale sur la question.

    Enfin, je suis assez d’accord pour dire qu’il est difficile en France d’avoir une expression dĂ©mocratique en dehors du cadre prĂ©vu par l’Ă©tat, mĂŞme si l’expĂ©riementation et les rĂ©fĂ©rendum locaux constituent un dĂ©but de rĂ©ponse. Cette rĂ©cente introduction est d’ailleurs sans doute l’une des rares mesures du gouvernement Raffarin que j’approuve.

    Lundi 24 avr 2006 à 10:26

  11. somni a dit :

    Je voudrais ici “Ă©largir” le dĂ©bat, en faisant un dĂ©tour vers nos voisins espagnols. Je dis voisins, puisque je me trouvais encore il y a quelques jours dans une commune roussillonnaise tout proche de la frontière. Voisins aussi, dans tous les sens, compte tenu du fait que chacun ou presque a en Roussillon qui de la famille “de l’autre cĂ´tĂ©”, qui des amis. “De l’autre cĂ´tĂ©”, au principat de Catalogne, le retour Ă  la dĂ©mocratie s’est traduit par l’Ă©laboration d’un statut d’autonomie et l’instauration du bilinguisme officiel. La Catalogne a toujours regardĂ© du cĂ´tĂ© de la France et de l’Europe et considĂ©rĂ© la Castille et les autres rĂ©gions de l’Espagne comme le symbole de l’arrièration. La Catalogne a continuĂ© Ă  ĂŞtre un fort centre de dĂ©veloppement Ă©conomique et a connu un renouveau culturel important. La promotion du catalan fait l’objet d’un large consensus, Ă  droite “civilisĂ©e” et Ă  gauche, sauf chez la droit traditionnaliste et “espagnoliste” d’Alianza Popular. On aurait pu s’attendre Ă  ce que des partis de gauche qui recrutent (entre autre) parmi le prolĂ©tariat venant notamment d’Andalousie et d’autres rĂ©gions soient plus rĂ©ticents dans la promotion du catalanisme politique : il n’en est rien. On peut mĂŞme dire que le nationalisme est tout aussi bien de droite (modĂ©rĂ©e) que de gauche. Jusqu’Ă  prĂ©sent, les Ă©lecteurs votaient aux Ă©lzctions nationales Ă  gauche (en majoritĂ© socialistes) et aux Ă©lections “rĂ©gioanles” Ă  droite (catalanistes). Ce n’est plus le cas aujourd’hui, les Ă©lecteurs faisant tout aussi bien confiance Ă  la gauche pour dĂ©fendre le catalanisme (d’autant plus que le frère du Parti Socialiste catalan est au pouvoir aux cortes generales). Aujourd’hui la gauhe propose l’adoption d’un nouveau statut augmentant l’autonomie financière et mentionnant l’existence d’une nation catalane (il s’agit jusu’Ă  aujourd’hui d’une nationalitĂ©), sujet polĂ©mique par excellence.
    Une première diffĂ©rence fondamentale avec le nord de la Catalogne (partie française) est que le catalan est de l’autre cĂ´tĂ© une langue de la promotion sociale dans une rĂ©gion en fort dĂ©veloppement Ă©conomique et culturel. En france, les locuteurs (peu nombreux) des langues rĂ©gionales se trouvent dans des rĂ©gions faibles Ă©conomiquement, dominĂ©es culturellement. Autre diffĂ©rence la dĂ©fense de l’autonomisme et la promotion du catalan reprĂ©sente en Espagne une ouverture politique vers la modernitĂ©, vers la normalisation europĂ©enne. C’est le fait d’une classe politique “progressite”, contrairement Ă  pratiquement toutes les manisfestations françaises de l’autonomisme ou du rĂ©gionalisme. En france, ce sont plutĂ´t des forces politiques “rĂ©accionnaires” qui dĂ©fendent le rĂ©gionalisme.
    Je vois que la Catalogne “investit” dans tous les sens du terme en roussillon. La fĂŞte de la Sant Jordi (Saint Georges) inconnue jusque lĂ  en Roussillon, connaĂ®t un vis succès. Les prix de l’ommobilier explosent d’après le journal l’IndĂ©pendant en Cerdagne compte tenu des achats massifs de personnes Ă  pouvoir d’achat respectable venues de toute la Catalogne, rendant difficile aux jeunes actifs cerdans de trouver Ă  se loger. Les musĂ©es, promenades pĂ©destres, boutiques de dĂ©semplissent pas de clientèle venue du sud. de jeunes roussillonnais lorgnent de l’autre cĂ´tĂ© de la frontière: la connaissance du catalan est un atout, et le mouvement migratoire tend Ă  s’inverser. Votre serviteur, qui a choisi comme pseudo Somni (songe, rĂŞve en catalan) a dĂ©jĂ  fait lui mĂŞme un stage Ă  la dĂ©putation de GĂ©rone. Objectif, dĂ©veloppement de la coopĂ©ration tranfrontalière. Et nous, nous sommes en France encore en train de nous poser la question de la place des langues rĂ©gionales … tout cela me semble vraiment dĂ©passĂ© et renvoie de nĂ´tre pays une image quelques peu passĂ©iste, s’interrogeant constamment sur son identitĂ© sous le mode de la citadelle assiĂ©gĂ©e, qui par les anglo-saxons, qui par les bretons, les corses ou les catalans.

    Vendredi 28 avr 2006 à 18:49

  12. somni a dit :

    @ Authueil”Le rĂ´le du Parlement est aussi de faire du dĂ©claratif, c’est Ă  dire de la politique. Il ne faut surtout pas le rĂ©duire Ă  un rĂ´le purement technique de producteur de norme juridique sèche.”
    Sans doute, mais il est vraisemblable de Grom rĂ©agisse Ă  la tendance actuelle au “bavardage” de la loi. Au delĂ , c’est vrai, la politique manipule des symboles. Mais le juge constitutionnel, aussi. Ainsi, face Ă  une disposition reconnaissant “le peuple corse” comme composante du peuple français, une disposition dĂ©pourvue de toute incidence juridique apparente, le Conseil y a vu une menace pour l’unitĂ© de la nation. il a donc considĂ©rĂ© qu’un symbole dĂ©pourvu de caractère normatif devant ĂŞtre pris au sĂ©rieux.
    De façon gĂ©nĂ©rale, nous nous arcboutons sur nos certitudes : la ratification de la charte europĂ©enne des langues rĂ©gionales et minoritaires ne mĂ©rite pas mĂŞme une rĂ©vision constitutionnelle (cas unique, comme le rappelle Grom). C’est donc bien, qu’il n’y a pas que des aspects juridiques dans cette question des langues rĂ©gionales, mais aussi il y va de la reprĂ©sentation symbolique que nous nous faisons de nous-mĂŞmes.
    Et tant pis si les pays qui reconnaissent des droits spĂ©cifiques Ă  des groupes de locuteurs ne sont pas moins attentifs que nous Ă  l’Ă©galitĂ© devant la loi, tant pis si, en principe, cela n’a pas pour effet de porter atteinte au principe d’unicitĂ© dans ces pays (sauf apparemment en Belgigue). Tant pis si notre diplomatie considĂ©rère que cette reconnaissance est bĂ©nĂ©fique et renforce l’unitĂ© de nations au passĂ© tourmentĂ© comme en Hongrie ou en Roumanie, en en faisant mĂŞme une question de normalitĂ© europĂ©enne.

    Samedi 29 avr 2006 à 07:00

  13. groM a dit :

    Somni, merci beaucoup pour ton apport. Je crois que tu rĂ©sumes assez bien quelle est la situation en France. Les langues rĂ©gionales sont associĂ©es en France Ă  un cercle vicieux: parlĂ©es par très peu de personnes, elles cristalisent des positions politiquement rĂ©actionnaires, que ce soient de leurs partisans, qui se rĂ©clament souvent d’un rĂ©gionalisme Ă©troit et bornĂ©, que se soit des Français “ordinaires” pour qui elles renvoient au passĂ© et Ă  une certaine forme d’obscurantisme dont le Français, langue Ă  vocation universelle, les aurait libĂ©rĂ©.

    Mais cette image que se font les gens du Français est faux, tout comme est fausse l’idĂ©e que l’identitĂ© rĂ©gionale se substitue Ă  l’identitĂ© nationale. Sauf en Belgique peut-ĂŞtre oĂą les distinctions rĂ©gionales recoupent la ligne de partage entre deux influences nationales (Française et Hollandaise). La France est sans doute infiniment plus proche de l’Allemagne de ce point de vue que de l’Espagne ou mĂŞme de l’Italie, et je ne pense pas qu’il faille avoir d’inquiĂ©tude.

    Le cas de l’Espagne m’intrigue, et je me demande si nous arriverons Ă  une situation “Ă  la Belge” lĂ -bas aussi … qu’en pensez-vous ?

    Dimanche 30 avr 2006 à 09:23

  14. somni a dit :

    Une situation “Ă  la belge”, je ne pense pas. On dirait que l’Espagne est immunisĂ©e contre les dĂ©rives “fascisantes” (toute propotion gardĂ©e, car la Belgique n’est est tout de mĂŞme pas lĂ ) du fait de son “expĂ©rience” franquiste. L’europe est aussi considĂ©rĂ©e comme un rempart de ce point de vue en Espagne. De fait, une situation Ă  la belge, mais aussi Ă  la française (avec le FN) apparaĂ®t inconcevable. Cela Ă©tant, les politiques catalans auraient mieux fait Ă  mon avis de faire l’Ă©conomie d’un dĂ©bat sur la “nation” catalane : qu’avaient-ils besoin d’essayer de faire inscrire la notion sur le statut d’autonomie (d’autant plus que sa conformitĂ© Ă  la constitution n’apparaĂ®t pas Ă©vidente) et quelle diffĂ©rence fondamentale avec “nationalitĂ©” ?
    En Catalogne, existe un parti indĂ©pendantiste, l’Esquerre Republicane Catalana (gauche rĂ©publicaine catalane) créé en 1931, minoritaire mais influent, puisqu’il a gagnĂ© en voix, a permis au PSC d’avoir une majoritĂ© Ă  la generalitat. SituĂ© Ă  mon sens “Ă  gauche de la gauche”, il a votĂ© l’investiture Ă  Zapatero. C’est un des partis (avec la gauche unie hĂ©ritier des communistes, mais aussi les “Ă©cosialistes”) qui s’est dĂ©clarĂ© contre la “constitution” europĂ©enne, avec des aguments très proches (paradoxalement ?) de la gauche “jacobine” française. Cela Ă©tant, il n’est pas sĂ»r que les Ă©lecteurs qui portent leurs voix vers ces rĂ©publicains le fassent essentiellement pour leurs positions indĂ©pendantistes, mais aussi et peut ĂŞtre surtout pour leurs positions “sociales”. Par ailleurs, il faut bien voir que la concption de la nation de ce parti ressemble Ă  celle qui nous est coutumière en France. Si l’on en croit leur leader Rovira, interrogĂ© par “Le Monde” “La revendication catalane n’est pas nationaliste, elle est nationale. C’est très diffĂ©rent. Le nationalisme, c’est souvent l’affirmation d’une certaine supĂ©rioritĂ© d’un peuple sur les autres. En Catalogne, nous avons une conception rĂ©publicaine de la nationalitĂ©, pas romantique mais civile. Etre catalan, ce n’est pas un hĂ©ritage, c’est un choix. C’est l’expression dĂ©mocratique d’une volontĂ© personnelle. C’est plus une identification qu’une identitĂ©. On peut ĂŞtre nĂ© en Andalousie, en Argentine ou au Maroc et se sentir Catalan parce qu’on a trouvĂ© en Catalogne une qualitĂ©, une dignitĂ© de vie, une possibilitĂ© de rĂ©ussir du point de vue personnel.” En tout Ă©tat de cause, il ne faudrait pas croire que la revendication indĂ©pendantiste est courante en Catalogne. pour le reste, et notamment au Pas basque, je ne saurais dire.
    je relisais l’autre jour des notes que j’avais prises d’un article de Michael Walzer paru dans la revue Esprit en 1992 sur le “nouveau tribalisme” (car je pense que tout cela a un rapport avec le dĂ©bat sur le “communautarisme” qui est souvent caricatural en France : “Notre humanitĂ© commune ne fera jamais de nous les membres d’une seule et mĂŞme tribu universelle, car le caractère commun le plus fodamental de l’humanitĂ©, c’est le particularisme”. “L’esprit de clocher est une constante”. “Lorsque mon esprit de clocher est menacĂ©, je suis alors totalement rĂ©duit aux limites de ma tribu. je suis exclusivement serbe, polonais, juif. mais dans le monde moderne, et peut ĂŞtre aussi dans le passĂ©, c’est lĂ  une situation artificielle. je suis naturellement divisĂ© dans mon ĂŞtre ; je me nourris mĂŞme de ces divisions. A condition que ma sĂ©curitĂ© soit assurĂ©e, je vais dĂ©velopper une identitĂ© plus complexe que celle que propose le tribalisme”. “La multiplication des identitiĂ©s divise les passions”… tout cela nous amène plus loin que les seules langues rĂ©gionales, mais Ă  mon avis via des chemins parallèles.

    Dimanche 30 avr 2006 à 15:31

  15. Mathieu a dit :

    Pour enrichir le dĂ©bat espagnol, il convient de rappeler que les langues rĂ©gionales “co-officielles” (ainsi dĂ©signĂ©es par la Constitution) sont au nombre de trois : le catalan, le basque (ou euskera) et le galicien.

    Pour en revenir au cas des indications routières, il existe de vraies diffĂ©rences entre les communautĂ© autonomes basque (Euskadi) et catalane (je connais mois le cas de la Galice). Ces deux rĂ©gions ont pourtant en commun d’avoir Ă©tĂ© gouvernĂ©es depuis 1979 par des dirigeants nationalistes conservateurs (remplacĂ©s en 2003 par les socialistes catalans dans cette deuxième rĂ©gion).

    En Euskadi, le bilinguisme est la règle pratiquement partout. D’un cĂ´tĂ© on une volontĂ© d’ “euskaldisation” (basquisation par la langue) du gouvernement basque, de l’autre cĂ´tĂ© s’impose le principe de rĂ©alitĂ©, la langue basque ne s’apprenant pas en deux jours.

    En Catalogne, la langue catalane a en revannche tendance Ă  s’imposer partout, tant dans la vie quotidienne que dans l’administration, On peut toujours rĂ©clamer un formulaire en castillan (espagnol), mais les panneaux sont le plus souvent unilingues Il faut dire que le catalan est tout de mĂŞme facile Ă  lire pour un hispanophone (ou un francophone).

    NĂ©anmoins il existe aussi des exemples Ă©tonnants au Pays basque. Ainsi, un professeur de maths qui enseigne en espagnol (les professeurs des Ă©tablissements publics ne sont pas tenus d’enseigner dans les deux langues) Ă  Bilbao (ville ou 10% des habitants ont le basque comme langue habituelle) doit satisfaire Ă  de difficiles tests de langue basque s’il veut obtenir un poste fixe. Sinon, il devra se coltiner les remplacements.

    Lundi 1 mai 2006 à 01:35

  16. jacme a dit :

    Le droit doit s’adapter aux Hommes qui vivent sur un territoire, c’est pas aux Hommes de s’adapter au droit.
    Quand la langue est d’outil d’une expression des Hommes, et que toutes les langues ont besoin d’un droit collectif pour survivre, en vouloir un droit diffĂ©rent de l’identitĂ© des Hommes, on Ă©tablit un droit constitutionnel dictatorial.
    Si le français a besoin de l’article 2 pour survivre, les autres langues par application du concepte d’Ă©galitĂ© des droits, toutes les autres langues, alors, doivent avoir leurs droits propres.

    Mercredi 10 mai 2006 à 14:07

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