Bloghorrée

“On lie les boeufs par les cornes, et les hommes par les paroles”

Lundi 26 juin 2006

Impressions d’audience

Posté dans Droit pĂ©nal par groM

Versailles, 8ème chambre, 14h. L’affaire-star du jour est l’audience de jugement de A., poursuivi pour l’agression dĂ©sormais cĂ©lèbre d’une enseignante du LycĂ©e Antoine Lavoisier de Porcheville, agression qu’un autre Ă©lève a filmĂ© sur son tĂ©lĂ©phone portable et diffusĂ© abondamment.

Les journalistes sont venus en nombre. TF1, France 2, France 3, M6, pour ne parler que de la tĂ©lĂ©, sont lĂ , et bien lĂ . Si on a loupĂ© leurs camionnettes Ă  l’entrĂ©e du tribunal, il est impossible de rater leurs camĂ©ras Ă  l’orĂ©e de la salle d’audience, et encore moins d’Ă©chapper Ă  leur regard gentiment inquisiteur. Ainsi Mme R., enseignante Ă  Porcheville venue soutenir la victime, attire vite leur attention bienveillante. Faut dire qu’elle n’a pas beaucoup de concurrence, Mme R. Si certains sont convaincus du corporatisme des enseignants, force est de constater que bien peu sont venus soutenir leur collègue: pas de reprĂ©sentant du rectorat ou du lycĂ©e; pas de dĂ©lĂ©guĂ© syndical. La victime, Mme B., doit se sentir bien seule. Mais pas pour longtemps: les journalistes l’ont repĂ©rĂ©e pratiquement dès l’ouverture de la salle.

La salle d’audience est très classique: Ă  gauche, le ministère public; au centre, la prĂ©sidente, qui siège seule; Ă  droite la greffière. Les ornements de bois sombre ont Ă©tĂ© refaits il y a peu; les bancs du public sont largement plus espacĂ©s qu’au TGI de Paris, ce qui n’est pas plus mal vu l’agitation permanente. Et puis il ya cette promiscuitĂ© caractĂ©ristique des audiences correctionnelles: prĂ©venus et victimes assis tout près les uns des autres, parfois presque cĂ´te-Ă -cĂ´te, sans se regarder. C’est cet aspect des audiences auquel je m’habitue le moins.

L’audience commence. Le cas de A. sera examinĂ© en premier. L’huissier appelle l’affaire. A. entre. Il n’est pas du tout comme on peut se l’imaginer. LĂ  oĂą la vidĂ©o montrait une ombre malfaisante et puissante, il n’y a qu’un jeune homme de 18 ans, de stature plutĂ´t petite. A. s’appuye Ă  la barre, et la prĂ©sidente lui demande s’il dispose d’un avocat. Flottement: il rĂ©pond non. Le procureur intervient, assure du contraire. La prĂ©sidente sermone A., lui explique que quand on lui demande s’il a un avocat, il doit rĂ©pondre par l’affirmative mĂŞme si celui-ci n’est pas prĂ©sent. Et ça tombe bien: il n’est pas prĂ©sent. L’affaire est remise Ă  plus tard.

En attendant que l’avocat de A. trouve le chemin de la salle, la prĂ©sidente traite les demandes de renvoi. Un certain nombre d’affaires dĂ©filent, qui mettent pratiquement toutes en cause la CPAM. Des fraudes ? Nous n’en saurons rien, elles dĂ©filent Ă  grande vitesse, toutes renvoyĂ©es en janvier.

La prĂ©sidente rappelle A. Cette fois-ci, son avocate est lĂ . La victime, Mme B., s’approche, avec son avocate. Etrangement, l’agresseur occupe bien l’espace, alors que la victime est dans un coin, presque gĂŞnĂ©e d’ĂŞtre lĂ . Mais cela ne durera pas: les avocats de la dĂ©fense et de la partie civile sont d’accord pour demander un renvoi, pour des “raisons procĂ©durales” indique la prĂ©sidente, avec un manque de prĂ©cision qui doit aller au coeur des journalistes. Le ministère public, qui mâche du chewing-gum, ne s’oppose pas au renvoi. L’affaire est renvoyĂ©e au 27 octobre. Les journalistes se lèvent tous d’un bloc, et se prĂ©cipitent sur Mme B. Cela fait toujours un banc de libre.

L’audience se poursuit, mais le reste du rĂ´le est nettement moins glamour. D’abord le cas d’une dame ayant commis de nombreuses agressions. Son avocate demande un renvoi pour obtenir une expertise psychiatrique qui pourrait l’exonĂ©rer de sa responsabilitĂ© pĂ©nale. Une des parties civiles tente bien d’expliquer que la violence de cette femme l’inquiète, notamment pour son enfant, mais la prĂ©sidente lui explique que ce qui le protĂ©gera le mieux, c’est que cette femme soit soignĂ©e. Avant d’enjoindre Ă  celle-ci de ne pas rencontrer les parties civiles, “mĂŞme si vous pensez qu’elles ont tort. Ne vous fiez pas Ă  votre jugement.” Renvoi accordĂ©. Puis un cas de violences conjugales, un cas comme il en passe tant en correctionnelle. Mais le prĂ©venu rĂ©ussit Ă  placer dans ses explications les violences qu’il subirait de sa femme, et son avocat plaide plutĂ´t bien la figure de l’homme victime d’une belle-famille tentaculaire et d’une femme acariâtre. Les rĂ©quisitions du ministère public sont modĂ©rĂ©es (trois mois avec sursis simple).

C’est Ă  ce moment-lĂ  que je suis parti: sans camĂ©ras, sans journalistes, sans strass ni paillettes, l’audience ne prĂ©sentait plus aucun intĂ©rĂŞt.

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15 commentaires

  1. Maitre Eolas a dit :

    Une explication sur les affaires mettant en cause la CPAM : il s’agit d’affaires de violences volontaires ou involontaires dans lesquelles la victime a Ă©tĂ© hospitalisĂ©e. L’article L.376-2 du code de la sĂ©curitĂ© sociale oblige la victime se constituant partie civile Ă  mettre en cause la CPAM (c’est Ă  dire lui notifier le jour et l’heure de l’audience ainsi que le tribunal saisi) afin que celle ci puisse rĂ©clamer Ă  l’auteur des faits le remboursement des frais d’hospitalisation qu’elle a exposĂ©s. Le plus souvent, elle le fera par lettre (ou ne le fera pas, c’est hallucinant l’argent que la CPAM perd en n’effectuant pas ce recours). La sanctio nest que la CPAM peut demander la nullitĂ© du jugement pendant deux ans. En pratique, les juges refusent d’examiner une affaire oĂą la CPAM n’a pas Ă©tĂ© mise en cause, ce qui est frĂ©quemment le cas quand l’avocat de la partie civile dĂ©couvre la matière. Dans ce cas, c’est le renvoi garanti.

    C’est ce que tu as dĂ» entendre : “Affaire machin. La CPAM a-t-elle Ă©tĂ© mise en cause ? - Pas encore madame le prĂ©sident. - Renvoi au 12 septembre.”

    Il n’est pas impossible que ce soit ce qui s’est passĂ© dans notre affaire.

    Alors qu’il existe une parade très simple : former une demande uniquement sur le prĂ©judice moral. Le prĂ©judice moral n’Ă©tant pas soumis au recours de la CPAM, puisqu’exclusivement personnel, pas besoin de la mettre en cause. Les juges ont l’habitude et accordent un prĂ©judice moral Ă©trangement proche de l’indemnisation du prĂ©judice matĂ©riel.

    Lundi 26 juin 2006 à 20:48

  2. groM a dit :

    Merci pour la prĂ©cision; je te suggère de lancer une formation Ă  l\’attention de tes collègues versaillais sur le sujet, car cette distinction semble Ă©chapper Ă  beaucoup d\’entre eux. Comme quoi, un (bon) avocat, ça peut ĂŞtre utile :-)

    Lundi 26 juin 2006 à 21:30

  3. gavilan a dit :

    Sur le commentaire de MaĂ®tre Eolas : je suis partagĂ© entre l’admiration pour sa connaissance des ficelles de ce thĂ©atre (c’est parler de corde ou de ficelle qui porte malheur au thĂ©atre? Je ne sais plus) et le consternation devant ce bricolage, ce système D… Accessoirement,ainsi court-circuitĂ©e la CPAM ne risque pas d’avoir un effet hallucinogène par non-recours et perte d’argent.

    Lundi 26 juin 2006 à 21:48

  4. Maitre Eolas a dit :

    e rien. Sur les leçons de droit : Oui, et pas qu’Ă  Versailles. Je reviens de Province oĂą le prĂ©sident a dĂ» faire un cours de droit aux avocats qui venaient de plaider pour leur expliquer que la loi sur la rĂ©cidive rendait inutile leurs dĂ©veloppements sur le sursis avec mise Ă  l’Ă©preuve. Devant les clients, ça la fout bien.

    Mardi 27 juin 2006 à 00:07

  5. brigetoun a dit :

    le principal est tout de même la réussite esthétique du nouvel habillage du site, non ?

    Mardi 27 juin 2006 à 07:25

  6. groM a dit :

    brigetoun: alors tu es pour les petits motifs Ă  croisillon ? :-)

    Mardi 27 juin 2006 à 09:24

  7. Maitre Eolas a dit :

    @Gavilan : Etre avocat, c’est comme ĂŞtre acteur. C’est un mĂ©tier. Et rĂ©ussir Ă  faire croire que ce n’est que du vient, c’est la preuve qu’on a du talent.

    Mardi 27 juin 2006 à 16:08

  8. Denys a dit :

    Cela dit, une colonne de 640 pixels de large Ă  l’Ă©poque du 20 pouces, est-ce bien raisonnable ?
    Pensons aux malheureux qui ne disposent mĂŞme pas d’une souris Ă  molette.

    Mardi 27 juin 2006 à 18:15

  9. groM a dit :

    @Denys: c’est moins en fait. PlutĂ´t dans les 560.

    Mardi 27 juin 2006 à 21:46

  10. Thomas a dit :

    Je plussoie Denys sur la largeur de la colonne. Enlarge your column, comme on dit dans les spams !

    Mercredi 28 juin 2006 à 00:48

  11. groM a dit :

    OK, OK, laissez moi un weekend pour arranger ça !

    Mercredi 28 juin 2006 à 06:49

  12. BloghorrĂ©e » Impressions d’audience: suite mais pas fin a dit :

    […] Je me suis rendu hier au tribunal correctionnel de Versailles pour assister au jugement sur le fond dans l’affaire de l’agression de Porcheville, affaire qui, comme l’auront compris les plus perspicaces de mes lecteurs, m’intĂ©resse Ă  titre indirect. Contrairement Ă  la dernière fois, l’audience fut très intĂ©ressante. En voici un rapide compte-rendu, en espĂ©rant ne pas trop prĂŞter le flanc aux critiques des pĂ©nalistes de l’audience … […]

    Dimanche 29 oct 2006 à 09:40

  13. BloghorrĂ©e » Impressions d’audience: de la procĂ©dure pĂ©nale a dit :

    […] Le 26 juin, l’auteur des faits Ă©tait convoquĂ© au titre de sa COPJ; l’instruction n’Ă©tant pas terminĂ©e, et dĂ©sireux peut-ĂŞtre de joindre les faits de violence et d’atteinte Ă  la vie privĂ©e, le tribunal renvoyait l’affaire au 27 octobre. Dans l’intervalle, la chambre de l’instruction annulait les pièces de l’instruction relative au contrĂ´le judiciaire (cotes C2 Ă  C12) et, partant, celui-ci. Malheureusement, je n’ai pas eu accès Ă  l’intĂ©gralitĂ© de l’arrĂŞt de la chambre de l’instruction et je ne peux donc vous dire pourquoi annulation il y a eu. […]

    Dimanche 29 oct 2006 à 13:39

  14. Anonymous a dit :

    Tu le publieras pas, sauf si tu es autre chose qu’une merde.
    Quand j’ai montrĂ© cette video, Ă  mes BTS. Ils ont tout de suite vu que l’agression Ă©tait en fin de cours.
    FIN DE COURS.
    CelĂ  prouve qu’il y a eu PREMEDITATION.
    Au moins deux, et peut être tous les autres ont préparé cette violence.
    CelĂ  demande un maximum.
    Vouloir rendre ça banal, est parfaitement degueulasse. Un peu en retard, un seul coup de pied, mal regardé.
    NON qu’il aille en prison, qu’il aille se fasse enculer par plus violent.

    Mardi 6 mar 2007 à 22:08

  15. groM a dit :

    Je ne comprends pas le dĂ©but de votre commentaire, mais c’est pas ici que dĂ©marreras une lĂ©gende urbaine: l’agression a eu lieu en dĂ©but de cours, comme me l’ont confirmĂ©, par exemple, les profs qui sont intervenus en entendant les cris. Merci par ailleurs de modĂ©rer votre expression, premier et dernier avertissement.

    Mardi 6 mar 2007 à 22:44

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