Dessine-moi un parti politique (2)
Deuxième volet de notre promenade au travers des partis politiques, avec aujourd’hui le Front National (FN), parti mystĂ©rieux qui cristallise toutes les angoisses françaises, mais dont on sait finalement bien peu de choses malgrĂ© les 60.000 adhĂ©rents qu’il revendique et son succès Ă©lectoral du 21 avril 2002.
A titre prĂ©liminaire, notons que le FN ne se dĂ©finit pas comme Ă©tant un parti politique, mais comme un mouvement politique. Il suit lĂ la rĂ©thorique Gaulliste, qui voyait dans les partis une source de division entre les Français, et qui a prĂ©fĂ©rĂ© y substituer le concept de mouvement destinĂ© au contraire Ă rassembler la Nation entière. RĂ©thorique vaine, qui accrĂ©dite un peu facilement l’idĂ©e qu’un parti ne puisse reprĂ©senter qu’une partie de la sociĂ©tĂ©. Dès lors que la dĂ©mocratie n’est rien d’autre que la prise en compte des diffĂ©rences d’apprĂ©ciation qui existent, de manière irrĂ©conciliable, entre les individus, les partis sont le reflet organisĂ© de ces diffĂ©rences, avec la conquĂŞte du pouvoir en ligne de mire. S’imaginer que ces diffĂ©rences puissent s’effacer spontanĂ©ment au profit d’une union sacrĂ©e autour d’un personnage charismatique relève Ă mon sens d’une naĂŻvetĂ© profonde. Et d’ailleurs, mĂŞme De Gaulle, dans des circonstances historiques Ă´ combien favorables, s’y est cassĂ© les dents.
Retournons au FN. La première chose que j’aime faire pour comprendre le fonctionnement d’un parti politique, sa base idĂ©ologique, son fonctionnement interne, est de me plonger dans la lecture de ses statuts. C’est chose facile pour le PS, l’UMP, l’UDF ou les Verts. Pour le FN par contre, pas moyen de mettre la main dessus. Soit je suis pas douĂ©, soit le FN ne met pas ses statuts en ligne. C’est regrettable: les statuts d’un parti politique traduisent conventionnellement les règles de la dĂ©mocratie interne. Ignorer les statuts, c’est donc ĂŞtre exclu de la conquĂŞte du pouvoir. Sans compter le cĂ´tĂ© pour le moins contestable qu’il ya Ă demander au public d’adhĂ©rer Ă une association sans fournir les règles de fonctionnement de celle-ci: le moindre club de foot est plus respectueux de ses adhĂ©rents.
Pour connaĂ®tre les structures du FN, il faut donc se reporter aux diverses prĂ©sentations qui en sont faites sur leur site web. On s’aperçoit alors que le mouvement comprend des structures tout Ă fait caractĂ©ristiques des partis politiques traditionnels.
Le congrès a lieu tous les trois ans, et regroupe un grand nombre de dĂ©lĂ©guĂ©s des fĂ©dĂ©rations. Il aboutit Ă un programme et Ă©lit le comitĂ© central. Celui-ci - notons avec dĂ©lectation le cĂ´tĂ© dĂ©licieusement Ă©vocateur du centralisme dĂ©mocratique que porte ce terme de ComitĂ© Central - comporte 116 membres et a pour mission “de dĂ©finir la ligne de conduite Ă moyen terme, les opĂ©rations de propagande et les choix tactiques du mouvement.”
Il existe un organe dĂ©libĂ©ratif, le Conseil National (CN), qui se rĂ©unit deux ou trois fois par an. “Il est composĂ© des membres du ComitĂ© Central et du Bureau Politique, des Ă©lus nationaux et rĂ©gionaux, des secrĂ©taires dĂ©partementaux et de personnalitĂ©s nommĂ©es en raison de leurs compĂ©tences ou de services rendus.“. Le Conseil National est chargĂ© de dĂ©terminer les grandes orientations du FN.
Enfin, il existe une instance exécutive, le Bureau Politique, composé de 47 membres, et qui se réunit une fois par mois, à la tête duquel se trouve évidemment Jean-Marie Le Pen. Politbüro: le FN utilise le même terme que les partis communistes. Entre ennemis ataviques, finalement, on se comprend.
Ces informations, qui sont celles que le FN donne lui-mĂŞme, appellent toutefois quelques commentaires. Le plus frappant est d’abord la faible frĂ©quence de rĂ©union du Conseil National. A titre de comparaison, le Conseil National du Parti Socialiste se rĂ©unit plutĂ´t 5 ou 6 fois par an. Il est ensuite Ă©tonnant que les pouvoirs du Conseil National soient restreints aux seules grandes orientations. Le Conseil National du PS est dĂ©fini lui, comme l’organe directeur du Parti entre deux congrès: il a donc une plĂ©nitude de compĂ©tences. Que dire du doublement du CN par une comitĂ© central responsable des opĂ©rations de propagande, qui constituent le coeur de l’activitĂ© politique ? On pourra soupçonner un dĂ©sir de verrouillage de l’instance dĂ©libĂ©rative par une instance mieux contrĂ´lĂ©e. Enfin, le dernier point concerne la composition du CN, qui est formĂ© “des membres du ComitĂ© Central et du Bureau Politique, des Ă©lus nationaux et rĂ©gionaux, des secrĂ©taires dĂ©partementaux et de personnalitĂ©s nommĂ©es en raison de leurs compĂ©tences ou de services rendus.” Qui dĂ©termine qui peut ĂŞtre nommĂ© pour ses compĂ©tences ou services rendus ? On en arrive lĂ aux limites de ce qu’il est possible de savoir, de l’extĂ©rieur, sur le FN, et on garde quand mĂŞme en tĂŞte l’idĂ©e que la dĂ©mocratie interne, ne doit pas ĂŞtre terriblement vivace pour que les instances dĂ©libĂ©ratives soient tellement bridĂ©es.
Mais les particularismes ne s’arrĂŞtent pas lĂ . Nombreuses sont ainsi les rĂ©fĂ©rences, sur le site du FN, Ă “la crise“. Cette crise mythique, fondatrice, c’est la crise causĂ©e par le dĂ©part de Bruno MĂ©gret et des siens du FN. De manière rĂ©vĂ©latrice, les structures du FN comportent donc non seulement “une commission de discipline et de conciliation” mais aussi une “commission de rĂ©intĂ©gration”, dont la mission est d’Ă©tudier “au cas par cas les rĂ©intĂ©grations des personnes ayant Ă©tĂ© trompĂ©es durant la crise.” Comprendre: ramener les enfants prodigues dans le bercail lepĂ©niste. Car cette crise a fait mal dans les effectifs, et elle a forcĂ© Le Pen, peu portĂ© au pardon des pĂ©chĂ©s, Ă mettre de l’eau dans son vin. Ce qui ne l’a pas empĂŞchĂ© de rĂ©compenser les fidèles, comme Louis Aliot, le secrĂ©taire gĂ©nĂ©ral du FN: “en raison de sa rĂ©activitĂ© et de sa performance au moment de la crise mĂ©grĂ©tiste, il est remarquĂ© par Jean-Marie Le Pen qui le nomme directeur de cabinet en Janvier 99.” Bref, c’est la classique politique du bâton et de la carotte.
Pour terminer, j’ai l’impression que le manque de transparence sur le fonctionnement intĂ©rieur du FN est indissociable de son fond de commerce politique. Quand on promeut la supĂ©rioritĂ© du chef, il est bien difficile d’accepter la lĂ©gitimitĂ© de la dĂ©mocratie militante et de lui donner des marges de manoeuvre rĂ©elles. En extrapolant au pays tout entier, la perspective d’un gouvernement FN n’est pas très rĂ©jouissante.
Maitre Eolas a dit :
Les statuts du Front national sont dans le livre de Duverger, Constitutions et documents politiques, avec les statuts des principaux partis :
http://www.amazon.fr/gp/product/2130469906/402-9732032-2052934?v=glance&n=301061
Je suis assez d’accord sur les observations sur le manque de transparence du parti.
Dimanche 2 juil 2006 à 20:23
. a dit :
“Quand on promeut la supĂ©rioritĂ© du chef, il est bien difficile d’accepter la lĂ©gitimitĂ© de la dĂ©mocratie militante et de lui donner des marges de manoeuvre rĂ©elles. En extrapolant au pays tout entier, la perspective d’un gouvernement FN n’est pas très rĂ©jouissante.”
Je ne sais pas si vous avez remarquĂ©, mais ce que vous Ă©crivez ici pourrait s’appliquer presque mot pour mot Ă l’UMP de Nicolas Sarkozy, voire mĂŞme, dans une moindre mesure je l’admets, Ă l’hypothèse d’une reddition du Parti Socialiste Ă la SĂ©gomania.
Dimanche 2 juil 2006 à 20:35
groM a dit :
@.: Autant j’ai des doutes profonds sur le FN et l’UMP, qui ont toujours aimĂ© les figures charismatiques, autant je fais confiance aux divisions du PS pour Ă©viter toute dĂ©rive vers le culte de la personnalitĂ©. Le PS, c’est pas le PC des annĂ©es 50 …
Lundi 3 juil 2006 à 09:22
groM a dit :
@Eolas: merci pour le pointeur, j’ai mis la main sur l’exemplaire d’occase que proposait Amazon
Lundi 3 juil 2006 à 09:49
phiconvers a dit :
je laisse ici ce post, qui dĂ©passe de loin ce que vous appelez le fonds de commerce du FN mais qui me semble opportun au milieu des lamentations sur la pseudo-violence du gouvernement Ă l\’Ă©gard des clandestins.
[Supprimé]
Lundi 3 juil 2006 à 20:17
. a dit :
GroM: Vous me rassurez : d’autant plus que les Ă©vidences de faits de nĂ©potisme et de clientĂ©lisme sont bien plus Ă©videntes au sein de l’UMP des Chirac/Villepin/Sarkozy/Hortefeux qu’au sein du FN : n’avez-vous pas notĂ© que ces faits font actuellement l’objet de plus d’une nouvelle par jour ? (par exemple : http://forums.france5.fr/arretsurimages/Lateleaujourlejour/PPD-mouille-sujet-2845-1.htm )
Lundi 3 juil 2006 à 21:42
groM a dit :
@.: cela Ă©claire de manière très intĂ©ressante l’article que j’avais Ă©crit sur la question.
@phiconvers: je sucre votre lien. Je ne suis absolument pas d’accord avec un certain nombre de dĂ©clarations Ă l’emporte-pièce qu’il contient, et je n’ai pas envie de le promouvoir.
Mardi 4 juil 2006 à 09:26
phiconvers a dit :
vous devriez Ă©tablir un filtre afin d\’Ă©viter que des gens qui ne sont pas d\’accord avec vous accèdent Ă votre site…
Bel exemble en tout cas de respect du pluralisme !
Je ne vois pas en quoi je suis obligĂ© Ă une quelconque obligation de pluralisme. Ce blog n\’est pas (encore) un service public.
Et puis je vous rassure, j\’ai une batterie de filtres qui ne demandent qu\’Ă servir.
Mercredi 5 juil 2006 à 10:28
Ibn Kafka a dit :
Tout Ă fait d’accord sur la question du pluralisme sur les blogs: ceux-ci sont la propriĂ©tĂ© intellectuelle de l’auteur. Si des visiteurs sont en dĂ©saccord si profond avec ce dernier que leurs rĂ©actions ou messages le choquent dans ses convictions, celui-ci est en droit de supprimer de son site ce qui ne l’agrĂ©e pas. Libre aux visiteurs aux opinions ainsi censurĂ©es de les exprimer ailleurs - sur leur propre blog, par exemple.
J’ai eu Ă pâtir, sur des listes de discussion, de tels parasites, aux opinions aussi extrĂ©mistes qu’ultra-minoritaires, qui ont rĂ©ussi Ă s’abriter derrière l’Ă©pouvantail de la censure pour sĂ©vir en paix.
Car un blog est comme un journal ou une revue, et on ne saurait sérieusement reprocher à National Hebdo de ne pas publier dans son courrier des lecteurs des tribunes du Mouvement des indigènes de la République, et inversement.
Petite question incidente: Duverger est-il toujours en vie? Outre son pavĂ© sur les partis politiques, relativement intĂ©ressant, il m’aura plus marquĂ© par ceux de ses Ă©crits qui Ă©taient introuvables, et que je n’ai donc jamais lus, Ă savoir ses fameux articles de doctrine des annĂ©es 1940-43 dans lesquels il commentait notamment le statut des juifs (Danièle Lochak y a fait rĂ©fĂ©rence dans son article sur la doctrine juridique sous Vichy) - ces articles manquaient Ă tous les exemplaires en question de la RDP et du Dalloz disponibles Ă ma fac de droit…
Dimanche 9 juil 2006 à 01:57
groM a dit :
D’après WikipĂ©dia, Duverger est encore de ce monde.
Je n’ai par contre pas entendu parler de ces fameux articles de doctrine: que disaient-ils qui mĂ©ritât une telle expurgation ?
Lundi 10 juil 2006 à 10:04
Ibn Kafka a dit :
Comme on peut s’en douter, s’agissant d’articles de doctrine publiĂ©s sous Vichy, pas que du mal… Il n’y en aurait eu qu’,”La situation des fonctionnaires depuis la RĂ©volution de 1940″, traitant du statut de la fonction publique et donc des interdits contre juifs, communistes et francs-maçons qu’il contenait sous Vichy. Cf. le très intĂ©ressant article de Danièle Lochak: http://www.anti-rev.org/textes/Lochak89a/index.html . Il y en a d’autres d’ailleurs sur ce mĂŞme site.
Mercredi 12 juil 2006 à 14:23
Ibn Kafka a dit :
PrĂ©cision: quand j’ai Ă©crit “pas que du mal” dans mon prĂ©cĂ©dent commentaire, je me rĂ©fĂ©rais Ă la lĂ©gislation antisĂ©mite commentĂ©e par Duverger.
Mercredi 12 juil 2006 à 20:56
groM a dit :
Merci Ibn. Très intéressant en effet. Cet article met le doigt sur un des risques les plus grands pour les juristes: accepter les catégories juridiques telles quelles, sans prendre le recul nécessaire pour en critiquer la pertinence.
Lundi 17 juil 2006 à 12:25
citoyen digital a dit :
@ Ibn kafka
La RDP de la bibliothèque Cujas n’a pas Ă©tĂ© expurgĂ©e du commentaire de Duverger.
Vendredi 1 sept 2006 à 02:38