Bloghorrée

“On lie les boeufs par les cornes, et les hommes par les paroles”

Vendredi 11 août 2006

Le droit dans la Chine ancienne

Posté dans Etranger, Droit public, Droit privĂ© par groM

Par l’intermédiaire de Frédéric Rolin, j’ai découvert avec un grand plaisir les anciens numéros de la Revue Internationale de Droit Comparé, mis à disposition sur le site Persée. J’avertis en passant mes patients lecteurs que vous risquez d’avoir de temps en temps des échos de ce qu’on y trouve, tant le contenu en est riche. Commençons donc aujourd’hui par le droit dans la tradition chinoise, un article de Xioaping Li, en m’excusant par avance pour les approximations et les erreurs qui pourraient être faites ici.

Cette article est plus particulièrement dĂ©diĂ© Ă  trois de mes collègues, qui ont eu la chance d’aller en Chine rĂ©cemment.

Xioaping Li commence son article par une longue introduction dans laquelle il essaye de nous convaincre de l’existence d’un droit dans la Chine ancienne, même si ce droit ne présente pas les mêmes formes que le droit occidental. Entreprise louable. Mais entreprise inutile : je ne pense pas qu’il y ait un juriste en Europe ou aux Etats-Unis pour supposer un instant que l’Empire du Milileu ait pu s’établir si durablement, sur une population et un territoire si important, sans recourir au droit. Est-ce alors le reflet d’un sentiment d’infériorité de la doctrine juridique chinoise par rapport à la doctrine occidentale, ou simplement un moyen de présenter au lecteur des concepts ethnologiques pour situer le contexte de l’étude ? Je laisse le lecteur juge.

Le droit chinois repose sur trois piliers différents, respectivement le Dao, le Li et le Fa.

Le pilier qui me semble sociologiquement le plus important est le Li. Souvent traduit par rite, il semble en fait plus être constitué par l’ensemble des règles de comportement social résultant de l’intériorisation et de l’acceptation de la contrainte collective. Le Li, pour autant que je saisisse, réside dans la contrainte sociale élevée au rang de principe normatif. Il indique comment se comporter dans chacune des circonstances de l’existence. Règle de vie complètement intériorisée, il est enseigné et mis en œuvre dans toutes ses étapes, à tel enseigne qu’on considère même qu’il permet de distinguer le bien du mal.

Mais pour ĂŞtre intĂ©riorisĂ© et assimilĂ©, pour que la contrainte sociale soit lĂ©gitime, il faut lui donner une assise philosophique. C’est le rĂ´le donnĂ© au Dao par les confucĂ©ens. Alors que le Yi, c’est-Ă -dire le juste, dĂ©crit comment les relations hiĂ©rarchiques dans la sociĂ©tĂ© (le père – le fils, l’époux – l’épouse, l’aĂ®nĂ© le cadet, le supĂ©rieur – le subordonnĂ©, des amis entre eux) crĂ©ent un Ă©quilibre, oĂą chacun est en permanence dans une position de supĂ©rioritĂ© et dans une position de subordination, le Dao, la voie, la raison indique comment trouver sa place dans la pyramide sociale.

Ce qui frappe le lecteur contemporain, c’est donc non seulement l’absence de séparation entre le droit et la morale, mais bien leur véritable fusion.

Mais cette légitimation morale ne suffit pas toujours. Les Chinois avaient parfaitement compris qu’il était nécessaire de recourir au châtiment (Xing) pour suppléer aux insuffisances du Li. C’est donc le rôle de la loi, le Fa. De manière intéressante, et si les Fa sont souvent qualifiés de codes pénaux, il s’agit en pratique davantage de codes civils assortis de sanctions pénales. En résumé : « Le Li prémunit, la loi pénale sanctionne après coup »

Le pouvoir étant dans la Chine ancienne parfaitement indissociable de la personne du souverain, c’est celui-ci qui avait seul pouvoir de rédiger et promulguer les lois. Comme les Romains faisaient graver leurs lois sur des tables, les empereurs chinois firent graver le Fa sur des vases, dans le même souci de solenniser la loi. Comme de nos jours en Occident, la doctrine recommandait que les lois fussent publiées, écrites et connues de tous ; mais à la différence de nos pratiques, il ne s’agissait pas de défendre l’Etat de droit, mais bien de garantir l’effectivité du Fa, et partant l’absolu pouvoir du prince.

Les sources du droit de la Chine ancienne se dĂ©duisent facilement de ce qui prĂ©cède. Par ordre d’importance dĂ©croissante, on trouve logiquement le Li, la coutume, la doctrine et le Fa. Il existe ainsi trois ouvrages majeurs qui dĂ©crivent le Li, respectivement dans ses aspects politiques et institutionnels (c’est le Zhou Li), dans ses aspects sociaux et plus proprement rituels (le Yi Li), et enfin dans ses aspects philosophiques (le Liji) et auxquels peuvent se rĂ©fĂ©rer les juristes. La doctrine, si elle est marquĂ©e par une forte influence de la philosophie confucĂ©enne, est très vivace. Le Fa enfin, fait figure de supplĂ©tif pour rĂ©soudre les questions pour lesquels le Li ou la coutume ne sont pas suffisants. On notera que la jurisprudence est absente de cette liste: la personne du juge s’efface derrière le Li.

Pour conclure, je ne résiste pas à citer une maxime de Confucius qui illustre bien la relation entre Li, Fa et Dao:

« La bravoure sans le sens du juste mène l’homme de bien à l’insoumission »

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9 commentaires

  1. sdl a dit :

    Tres interessant!
    Sans compétence en la matière, je vous trouve quand même un peu dur avec le fa en le traitant de supplétif. En effet, en chinois, la France se dit fa guo, le pays du fa, le pays du droit :)

    Vendredi 11 aoĂ» 2006 à 10:51

  2. groM a dit :

    J’ignorais cela. J’espère que cela n’illustre pas la place de notre beau pays dans la mentalitĂ© chinoise :-)

    Vendredi 11 aoĂ» 2006 à 11:02

  3. Triple R™ a dit :

    En Chine, le Fa est tout simplement la loi, qui, il est vrai, n’est pas aussi abondante qu’en France. Nonobstant, la Chine fut un pays visionnaire avant de tomber dans les mains d’une Ă©lite corrompue dont la seule loi est la dictature. A prĂ©ciser tout de mĂŞme que la loi Ă©crite n’est effectivement inventĂ©e que lorsque la coutume et la doctrine ne suffisent plus, ce qui devrait ĂŞtre de plus en plus le cas avec l’ouverture au marchĂ© international (dont le “socialisme de marchĂ©” n’est qu’une parure littĂ©raire pour les vieilles biques maoĂŻstes).

    En rĂ©alitĂ©, le mandarin FaGuo n’illustre en rien le fait que la Chine voit la France comme un pays juridicisĂ© Ă  l’extrĂŞme. C’est tout simplement une sinisation syllabique approximative, tout comme pour le Japon qui en chinois se dit “Jeubeunne” (les puristes du Pi-Ying ne m’en voudront pas d’utiliser cet orthographe barbare pour illustrer mon propos auprès des non-sinisants) mais n’est en rien le fruit d’une vision du Japon comme l’Empire du Livre.

    Quelques âmes poètes et humanistes imaginent que les Chinois ont baptisĂ© notre pays FaGuo en rĂ©fĂ©rence Ă  la DDHC, mais c’est un douloureux anachronisme.

    Samedi 12 aoĂ» 2006 à 02:27

  4. Errabes a dit :

    Quelques détails à propos du mandarin/chinois.
    Pour les noms de la pluspart des pays, c’est effectivement un choix phonĂ©tique Ă  partir du nom occidental. Ils ont pris un son approchant, et choisit parmis les nombreux homophones un caractère Ă  conotation “positive”. Puis ajoutĂ© ‘Guo’ (pays). Ex: Amerique(USA)=’Meiguo’ (’Mei’=merveilleux), Angleterre(UK)=’Yingguo’ (’Ying’=hero)
    Par contre pour le Japon, c’est plutĂ´t l’inverse. ‘Riben’ (en Pinyin), veut dire “soleil levant” (’Ri’=soleil, ‘Ben’=racine). La prononciation est plutĂ´t ‘jepèn’ (’je’ sans vraiment de voyelle, et ‘pèn’ avec un ‘p’ non “soufflĂ©” mais plus marquĂ© que ‘b’). Au final c’est proche de ‘Japan’ (en anglais). Les occidentaux ont du rencontrer des chinois avant de dĂ©couvrir le Japon (je n’ai pas vĂ©rifiĂ©).
    D’ailleurs le français de beaucoup de noms chinois (villes etc) provient de la prononciation dans des dialectes du sud (les premiers rencontrĂ©s). Et on est bien embĂŞtĂ© maintenant qu’il faut se mettre Ă  la prononciation en mandarin (originairement un dialecte du nord). Exemple: Pekin => Beijing

    Lundi 14 aoĂ» 2006 à 10:38

  5. groM a dit :

    @Errabes: merci pour vos précisions de lettré ;-)

    @pvnam_1: je ne comprends rien Ă  votre charabia.

    Jeudi 24 aoĂ» 2006 à 09:26

  6. mechi a dit :

    mwa en faite jveu faire un exposé sur la chine ancienne et jrouve po grd chos si vs aver des iD laiC des coms!!

    Vendredi 30 mar 2007 à 18:33

  7. feral a dit :

    Je remercie vivement l’auteur du commentaire de l’article qui me donne l’occasion de decouvrir cet article : je le telecharge pour plus de details. si eloigne que soit le systeme juridique chinois, il est interessant de retrouver les constantes de la construction du droit : la production du contenu de la regle de droit, forme par la religion, la famille, le village, le clan et la morale; sa systematisation par les clercs et enfin son instrumentalisation par le pouvoir etatique et “la contrainte legitime” comme le dit Weber….
    Existe t il des ouvrages sur le droit administratif chinois moderne dans lequel on pourrait comparer les procedures d’autorite et de decision avec la notion de legalite ???? merci si vous avez des references francophones, anglophones ou hispanophones
    cordialementFrancois FERAL : je confirme que FA n’est qu’une homophonie : FA-LU designe d’abord la loi (mais aussi plus particulierement le droit comme LAW en anglais) et il est du 3eme ton. FA-GOUO designe la FRANCE il est souvent prononce en 2eme ton; mais c’est effectivement le meme caractere qui les designe: mystere qui nous fqit croire que Montesquieu est connu enChine avant qu’il ne voit le jour.
    les chinois utilisent les homophonies pour honorer leurs interlocuteurs: une amie m’a affirme que mon prenom et mom nom homophones signifiaient “le boudha heureux qui vole” mais c est une fable pour me faire plaisir… les Chinois sont delicieusement courtois…

    Jeudi 25 oct 2007 à 10:15

  8. feral a dit :

    pouvez vous me fournir les references precises de l’article de XIOAPING LI????
    merci

    Vendredi 26 oct 2007 à 12:37

  9. groM a dit :

    @feral: Xiaoping Li, La civilisation chinoise et son droit, Revue internationale de droit comparé, n°3 1999, p. 505 et s.

    Vous auriez pu le découvrir en cliquant sur le lien ;-)

    Samedi 27 oct 2007 à 11:42

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