CNE: mais Ă quel jeu joue le gouvernement ?
FrĂ©dĂ©ric Rolin se faisait rĂ©cemment l’Ă©cho du dĂ©clinatoire de compĂ©tence que le PrĂ©fet de l’Essonne a soumis Ă la Cour d’Appel de Paris dans l’affaire du jugement du tribunal des Prud’hommes de Longjumeau. Rappelons-le, ce jugement dĂ©clarait le CNE contraire Ă la convention n°158 de l’OIT, position opposĂ©e Ă celle du Conseil d’Etat. Le gouvernement avait donc tout intĂ©rĂŞt Ă confier l’affaire Ă la juridiction administrative pour confirmer la validitĂ© du CNE par rapport Ă la convention, et c’est donc logiquement sur instruction directe du ministre de l’emploi qu’a agi le prĂ©fet.
Aujourd’hui, la Cour d’Appel de Paris examinait la question et, surprise, le Parquet s’est prononcĂ© pour la compĂ©tence de l’ordre judiciaire.
Je dois avouer mon incomprĂ©hension. Le Parquet, on le sait, est subordonnĂ© hiĂ©rarchiquement au Garde des sceaux, membre du mĂŞme gouvernement que le ministre de l’emploi, et peut obĂ©ir Ă ses instructions. Soit qu’il ait reçu une instruction dans ce sens, soit qu’il n’en ait pas reçu, on se retrouve avec deux branches du mĂŞme gouvernement qui, sur une question de droit et une question de politique importantes, prennent deux positions diffĂ©rentes et contradictoires.
Il y a lĂ peut-ĂŞtre quelque subtile manoeuvre, mais l’intĂ©rĂŞt de la chose m’Ă©chappe, et je ne trouve pas que l’Etat en sorte grandi.
Bruno a dit :
1/ Pour l’instant, la Cour d’appel ne s’est pas prononcĂ©. Elle a entendu les parties Ă l’audience dont le reprĂ©sentant du Parquet. Le jugement sur le dĂ©clinatoire de compĂ©tence est prĂ©vu pour le 20 octobre.
2/ L’Etat schizophrène (PrĂ©fet vs Parquet) ? Cela ne serait pas la première fois !
3/ Et puis, il y a aussi l’adage du Parquet : « La plume est serve mais la parole est libre »… Ou plus probablement, l’étude approfondie du dossier juridique du côté du Parquet, en tenant compte de la jurisprudence de la Cour de cassation sur le sujet…
4/ Mais peut-être la Tribunal des conflits aura à trancher le point de la compétence ou non du juge judiciaire pour juger de la conventionnalité d’un acte administratif… Cela ferait alors un joli cas d’école…
Vendredi 22 sept 2006 à 17:47
groM a dit :
Concernant le 1, oui, mauvaise rédaction de ma part. Pour le reste vous avez raison aussi.
Vendredi 22 sept 2006 à 17:51
somni a dit :
Peut ĂŞtre que le gouvernement espère-t-il que la cour rejette le dĂ©clinatoire de compĂ©tence et ainsi que le prĂ©fet Ă©lève le conflit ? Cela fait peut ĂŞtre un peu thĂ©orie du complot, mais cela permettrait de gagner du temps. et puis apparemment, le tribubal des conflits n’a jamais tranchĂ© la question.
Tout cela me paraĂ®t quand mĂŞme absurde. Comme l’a dĂ©jĂ jugĂ© le conseil d’Etat, l’intervention de la loi ratifiant une ordonnance lui donne rĂ©troactivement valeur lĂ©gislative (CE 23 octobre 2002 Laboratoires Java santĂ©)
Mettons nous dans l’hypothèse oĂą le conflit est Ă©levĂ© et que le tribubal des conflits fasse droit Ă la thèse du gouvernement, sur la compĂ©tence exclusive du juge administratif Ă trancher la question de l’exception de conventionnalitĂ© (hormis le cas du droit communautaire). Cela voudrait donc dire que dès l’instant oĂą la loi de validation intertervient, le juge judiciaire serait censĂ© avoir toujours eu compĂ©tence pour confronter l’ordonnance Ă la convention. Non seulement cela est absurde, mais en plus, il me semble que du point de vue de la prĂ©visibilitĂ© du droit, cela est critiquable.
Je me demande lĂ si ce n’est pas un arguement Ă utiliser en faveur de la compĂ©tence du juge judiciaire, et m’en vais de ce pas en faire part du cĂ´tĂ© de notre compaire le professeur Rolin
Samedi 23 sept 2006 à 06:30
somni a dit :
compère pardon!
Samedi 23 sept 2006 à 06:34
Tom a dit :
Je vous signale que les conclusions du Procureur gĂ©nĂ©ral Yves Bot devant la cour d’appel sur la compĂ©tence de cette cour se trouvent sur :
http://me.dnr.free.fr/topic/conclusions-procureur.pdf
Il distingue fortement exception d’inconventionnalitĂ© (norme Ă©cartĂ©e et laissĂ©e inappliquĂ©e) et exception d’illĂ©galitĂ© (norme dĂ©clarĂ©e illĂ©gale), rapproche le rĂ©gime des conventions internationales d’application directe de celui du droit europĂ©en d’application directe, et se rĂ©fère notamment Ă deux arrĂŞts de la Cour de cassation :
Cass. Com., 6 mai 1996, France Telecom c. Communication média service
http://www.legifrance.gouv.fr/WAspad/UnDocument?base=CASS&nod=CXCXAX1996X05X04X00125X000
Cass. civ. 1, 3 avril 2001, N° 00-05026 et 00-05030
http://www.legifrance.gouv.fr/WAspad/UnDocument?base=CASS&nod=CXCXAX2001X04X01X00097X000
Dimanche 22 oct 2006 à 00:41
groM a dit :
Merci pour ces informations !
De manière intĂ©ressante, je note que le Procureur GĂ©nĂ©ral note que l\’ordonnance n\’a pas Ă©tĂ© ratifiĂ©e ni explicitement, ni implicitement. Soit il n\’a pas lu le billet de FrĂ©dĂ©ric Rolin sur la question, soit son apprĂ©ciation sur la question diverge, mais sans justification explicite.
Dimanche 22 oct 2006 à 00:49
Tom a dit :
Quelle est la question que le Tribunal des conflits aura à trancher ? Quelles sont les réponses possibles ?
MĂŞme si on ne connaĂ®t pas les termes exacts du dĂ©clinatoire puis de l’arrĂŞtĂ© de conflit du prĂ©fet de l’Essonne, la question fondamentale qui est posĂ©e ne fait guère de doute : la juridiction judiciaire est-elle ou non compĂ©tente pour vĂ©rifier le compatibilitĂ© de l’ordonnance du 2 aoĂ»t 2005 instituant le CNE avec une convention internationale (en l’occurrence, la convention n° 158 de l’OIT, qui est d’application directe) ?
La question se pose du fait de l’exception d’inconventionnalitĂ© avancĂ©e par l’une des parties d’un litige dont le juge compĂ©tent, par ailleurs, est bien sĂ»r le juge judiciaire…
1/ Trois ou quatre rĂ©ponses semblent grosso modo possibles…
a) Première réponse possible :
L’ordonnance du 2 août 2005 a été implicitement ratifiée par le Parlement du fait que diverses lois votées depuis en ont repris les éléments essentiels (C’est la position du Professeur Rolin). Cette ordonnance n’est donc plus un acte administratif, mais un texte de nature législative depuis sa ratification implicite.
Si cette solution était retenue, la compétence du juge judiciaire en résulterait aussitôt dans le cas d’espèce. L’arrêt du TC n’aurait pas alors de grande portée juridique (mais pourrait quand même avoir un fort impact médiatique).
b) Deuxième réponse possible :
Certes, le contrĂ´le de lĂ©galitĂ© reste de la compĂ©tence exclusive du juge administratif (avec quelques exceptions, notamment celle du juge pĂ©nal) ; certes, seul le juge administratif peut vĂ©rifier si un acte administratif est ou non conforme Ă la loi et aux principes gĂ©nĂ©raux du droit ; certes, seul le juge administratif peut Ă©ventuellement le dĂ©clarer illĂ©gal…
Mais, en revanche, le contrĂ´le de conventionnalitĂ©, qui ne porte que sur l’applicabilitĂ© d’une norme interne selon sa compatibilitĂ© ou non avec les traitĂ©s ratifiĂ©s, et qui ne consiste donc pas en une censure des actes de l’exĂ©cutif, est possible tant pour le juge judiciaire que pour le juge administratif.
C’est la position du parquet général et de la cour d’appel de Paris dans le cas d’espèce, et plusieurs arrêts de la Cour de cassation ont déjà jugé en ce sens.
Si le Tribunal des conflits statuait en ce sens, la cour d’appel de Paris reprendrait alors le dossier en Ă©tant pleinement compĂ©tente.
c) Troisième réponse possible :
Le contrôle de conventionnalité (conformité à une convention internationale) est assimilé au contrôle de légalité : il appartient à la juridiction administrative seule de contrôler la conventionnalité d’un acte administratif tel qu’un décret ou une ordonnance non ratifiée.
C’est la position du gouvernement. La jurisprudence Septfonds serait alors étendu au contrôle de conventionnalité, à l’exception sans doute des cas d’application du droit communautaire.
Si cette solution Ă©tait retenue par le Tribunal des conflits, le juge judiciaire devrait dĂ©sormais inviter le juge administratif Ă apprĂ©cier la conventionnalitĂ© d’un acte administratif (question prĂ©judicielle), du moins quand la solution du litige qui lui est soumis dĂ©pend de la conventionnalitĂ© de cet acte.
Dans le cas d’espèce, la cour d’appel de Paris devrait surseoir Ă statuer, et attendre que le Conseil d’État, sur renvoi prĂ©judiciel, se prononce sur les exceptions d’inconventionnalitĂ© qui ont Ă©tĂ© soulevĂ©e contre l’ordonnance instituant le CNE par l’une des parties au litige.
Dans ces deux derniers cas, l’arrĂŞt pourrait ĂŞtre un arrĂŞt juridiquement très important par la question de droit qu’il tranche et par ses effets sur le fonctionnement de nos juridictions au quotidien…
Dans ces deux derniers cas aussi, il risquerait d’y avoir pas mal de polémiques, mais pour bien d’autres raisons que juridiques.
On peut encore envisager d’autres types de rĂ©ponses possibles… En voici encore une.
d) Quatrième réponse possible :
Le Tribunal des conflits a) assimile exception d’inconventionnalitĂ© et exception de lĂ©galitĂ© (cf. la solution trois) mais b) dĂ©cide, de manière ambitieuse, d’en profiter pour remettre “Ă plat” l’ensemble de la jurisprudence sur les cas oĂą le renvoi prĂ©judiciel au juge administratif est nĂ©cessaire.
Outre les quelques exceptions dĂ©jĂ connues (juge pĂ©nal, voie de fait, fiscalitĂ© indirecte, droit de douanes), on pourrait imaginer que ce qui touche Ă la procĂ©dure civile d’une part, et pourquoi pas, au droit du travail d’autre part, Ă©chappe Ă la règle gĂ©nĂ©rale… La rĂ©ponse, alors très pragmatique, doit essayer d’ĂŞtre Ă la fois lisible et utile pour les juridictions… en dĂ©gageant quelques principes clairs…
On peut imaginer au contraire un arrêt très modeste, très limité dans ses effets, mais qui ouvre la voie à de futures et majeures évolutions jurisprudentielles.
On peut encore imaginer des compromis subtils (très subtils) et des distinctions raffinĂ©es (trop raffinĂ©es) comme il y en avait un temps pour la qualification d’agents publics ou privĂ©s des agents des services publics…
Mais on peut toujours imaginer beaucoup de choses !
2/ Ce qui peut peser dans un sens ou un autre
Suite sur :
http://www.opuscitatum.com/modules.php?name=Forums&file=viewtopic&p=8258#8258
Dimanche 22 oct 2006 à 17:28
A Gidéat a dit :
Le juge judiciaire est compĂ©tent vient de juger le “tribunal des conflits du conseil d’Etat” (sic)
Mardi 20 mar 2007 à 05:31
A Gidéat a dit :
La même expression est reprise par Libé.
A noter que le Tribunal a suivi les conclusions du commissaire du gouvernement Isabelle De Silva qui valide l’analyse du professeur Rolin sur la ratification implicite de l’ordonnance crĂ©ant le CNE.
Mardi 20 mar 2007 à 06:40
erasoft a dit :
On peut les excuser ; après tout, le TC siège au CE. Assume good faith (même si ce sont des journalistes
)
Mardi 20 mar 2007 à 10:15
groM a dit :
LibĂ© dit d’habitude moins de bĂŞtises que Le Monde, mais bon …
Mardi 20 mar 2007 à 10:52