Bloghorrée

“On lie les boeufs par les cornes, et les hommes par les paroles”

Mardi 13 février 2007

Arcelor (1) La jurisprudence du Conseil Constitutionnel

Le rĂ©cent arrĂŞt Arcelor du Conseil d’Etat a fait l’objet de commentaires aussi Ă©clairĂ©s qu’abondants dans la blogosphère. Je me permets d’ajouter avec retard quelques commentaires Ă  ceux dĂ©jĂ  parus ici et lĂ .

Tout d’abord, je tiens Ă  rendre hommage au remarquable travail de synthèse que M. Guyomar, le commissaire du gouvernement, a rĂ©alisĂ© pour prĂ©senter Ă  l’assemblĂ©e du contentieux l’Ă©tat de la jurisprudence en matière de hiĂ©rarchie des normes, de contrĂ´le de conventionnalitĂ© et de contrĂ´le de constitutionnalitĂ©. Les 28 pages de ses conclusions devraient ĂŞtre lues, et relues, par tous les Ă©tudiants de deuxième annĂ©e dĂ©sireux de prĂ©parer leur partiel de droit administratif.

Dans un deuxième temps, force est de constater que la dĂ©marche proposĂ©e par le commissaire du gouvernement et adoptĂ©e par le Conseil d’Etat donne un tour nouveau Ă  la notion d’identitĂ© constitutionnelle de la France qui avait Ă©tĂ© dĂ©gagĂ©e par le Conseil Constitutionnel dans sa dĂ©cision DADVSI.

La jurisprudence du Conseil Constitutionnel

Pour rĂ©sumer la question Ă  coups de hache, la question que le Conseil essayait de rĂ©soudre Ă©tait celle du contrĂ´le de constitutionnalitĂ© des lois transposant les directives europĂ©ennes. Ce contrĂ´le prĂ©sente une double contrainte: la loi doit d’une part ĂŞtre conforme au bloc de constitutionnalitĂ© tel qu’on l’entend habituellement, c’est Ă  dire au texte de la constitution, qui inclut le prĂ©ambule de 1946 et la dĂ©claration des droits de l’Homme et du citoyen, mais aussi, depuis la dĂ©cision 71-44 DC LibertĂ© d’Association, aux fameux principes fondamentaux reconnus par les lois de la RĂ©publique; d’autre part, en vertu de l’article 88-1 de la constitution, la loi doit ĂŞtre conforme au droit communautaire. Le Conseil Constitutionnel a donc mis au point ses deux dernières annĂ©es une doctrine visant Ă  concilier ces deux contraintes et dont le but, plus ou moins avouĂ©, est de ne pas dresser l’ordre juridique interne contre l’ordre juridique communautaire tout en prĂ©servant la suprĂ©matie de la constitution sur le droit europĂ©en.

Lourde tâche, qui fut accomplie en deux temps.

D’abord, par une dĂ©cision n°2004-496 DC relative Ă  la loi LCEN, le Conseil Constitutionnel a jugĂ© que que “la transposition en droit interne d’une directive communautaire rĂ©sulte d’une exigence constitutionnelle Ă  laquelle il ne pourrait ĂŞtre fait obstacle qu’en raison d’une disposition expresse contraire de la Constitution“. Pour que la loi de transposition soit jugĂ©e inconstitutionnelle, il faut donc qu’elle heurte de manière directe une exigence explicitement mentionnĂ©e dans la constitution. Ce qui exclut, par exemple, d’opposer des objectifs Ă  valeur constitutionnelle, qui souvent ne sont pas mentionnĂ©s en tant que tels dans le texte de la constitution, Ă  la loi de transposition.

Dans un second temps, Ă  l’occasion de sa dĂ©cision n°2006-540 DC DADVSI - et c’est lĂ  l’Ă©tat actuel de sa jurisprudence, le Conseil Constitutionnel a supprimĂ© l’exigence d’une disposition expresse, et a jugĂ© “que la transposition d’une directive ne saurait aller Ă  l’encontre d’une règle ou d’un principe inhĂ©rent Ă  l’identitĂ© constitutionnelle de la France, sauf Ă  ce que le constituant y ait consenti“. Cette notion d’identitĂ© constitutionnelle a fait couler beaucoup d’encre. S’il s’agit bien de caractĂ©riser le coeur du bloc de constitutionnalitĂ©, ce qui fait rĂ©ellement la spĂ©cificitĂ© constitutionnelle de notre pays, par opposition aux principes partagĂ©s avec nos partenaires europĂ©ens, le moins que l’on puisse dire est que la formulation est malheureuse. Certains, comme le professeur Rolin, y voient: “un des vecteurs classiques du discours de l’extrĂŞme droite qui s’oppose aux logiques internationalistes, il est Ă©galement un des supports tout aussi classique de tous les nationalismes, de droite comme de gauche.“.

Si on examine bien la motivation de cette Ă©volution - et les conclusions du commissaire du gouvernement son lumineuses Ă  cet Ă©gard - on note aussitĂ´t que le changement n’est pas anodin, et que l’ensemble normatif faisant l’objet de dispositions expresses dans la constitution est largement supĂ©rieur Ă  l’ensemble normatif auquel le Conseil fait rĂ©fĂ©rence sous le terme d’”IdentitĂ© constitutionnelle de la France” (ci-après ICF). Dès lors, il est tentant de se demander si la connotation nationalisante de la dĂ©nomination ne vise pas avant tout Ă  faire passer la pilule d’une diminution du contrĂ´le national de constitutionnalitĂ© dans le contexte anti-europĂ©en qui règne depuis la victoire du non au rĂ©fĂ©rendum sur le TECE.

Je dois avouer pour ma part regretter que le Conseil Constitutionnel, plutĂ´t que de recourir Ă  de tels expĂ©dients, n’ait pas adoptĂ© une solution similaire Ă  la jurisprudence “Solange” de la cour constitutionnelle allemande. Pour rĂ©sumer simplement encore, celle-ci n’Ă©voque pas un prĂ©nom fĂ©minin mais la version allemande de l’expression aussi longtemps que. La cour de Karlsruh s’interdit de contrĂ´ler certains actes par rapport aux droits et garanties de la constitution allemande “tant que” le niveau de garanties fourni par la CJCE est similaire Ă  celles-ci. Si d’aventure se niveau d’Ă©quivalence se dĂ©gradait, la cour reprendrait son rĂ´le de contrĂ´le; il est Ă  noter d’ailleurs que dans les annĂ©es 70, elle ne jugeait pas que le droit communautaire offrait des garanties suffisantes, et donc elle exerçait la plĂ©nitude de son contrĂ´le. L’attitude est mĂ©fiante, mais elle a le mĂ©rite de rassurer le citoyen sans jouer avec avec son sentiment national.

La jurisprudence du Conseil Constitutionnel sommairement posĂ©e, et ce billet devenant trop long, nous verrons dans un deuxième temps comment le Conseil d’Etat s’est acquittĂ© de sa mission.

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8 commentaires

  1. BloghorrĂ©e » Arcelor (2): Ich liebe Solange a dit :

    […] J’ai dit dans le billet prĂ©cĂ©dent tout le bien que je pense de Solange. En y rĂ©flĂ©chissant, j’en pense encore plus de bien. Solange Ă©tablit en fait un système oĂą la garantie des droits est assurĂ©e de manière très satisfaisante puisque redondante. […]

    Mardi 13 fĂ©v 2007 à 18:51

  2. martoclou a dit :

    Laisser le sentiment national dans un voisinage cordial est une posture intelligente et honorable.

    Mercredi 14 fĂ©v 2007 à 09:57

  3. groM a dit :

    @martoclou: Autant je n’ai pas d’objection Ă  l’encontre du sentiment national, autant je me mĂ©fie des sentiments nationalistes.

    Mercredi 14 fĂ©v 2007 à 11:19

  4. BloghorrĂ©e » Arcelor (3): N’ayez pas peur ! a dit :

    […] Voici la suite du billet consacrĂ© Ă  l’arrĂŞt Arcelor du 8 fĂ©vrier dernier. […]

    Mercredi 14 fĂ©v 2007 à 12:50

  5. Amphi Duguit » La dĂ©cision PrĂ©fet de l’Essonne c/ Cour d’appel de Paris du Tribunal des conflits a dit :

    […] L’annĂ©e 2007 s’annonce très prolixe sur ce plan, avec notamment les dĂ©cisions Arcelor[6] et Gardedieu ; Ă  noter Ă©galement le rapport public 2007 du Conseil d’Etat, qui s’intitule “L’administration française et l’Union europĂ©enne : Quelles influences ? Quelles stratĂ©gies ?“. Et non Tribunal des conflits du Conseil d’Etat [↑]Et non Ă  “l’administration judiciaire”, ou la justice “classique” (!) [↑]Par conflit positif, on entend le cas oĂą le prĂ©fet souhaite que la compĂ©tence de la juridiction judiciaire soit rejetĂ©e, au profit du juge administratif, mais que la juridiction judiciaire s’obstine dans sa compĂ©tence [↑]Un obiter dictum, c’est quand le juge se prononcer sur une question qu’on ne lui a pas du tout posĂ©, mais y rĂ©pond quand mĂŞme. [↑]Le Tribunal des conflits est composĂ© de 5 magistrats judiciaires, et de 5 juges administratifs. Si personne ne se met d’accord, il y aurait un risque de blocage ; c’est alors que survient le Garde des Sceaux, qui prend un cafĂ©, et dĂ©cide, gĂ©nĂ©ralement, d’attribuer la compĂ©tence Ă  la juridiction administrative… Pourquoi ? Bah, euh.. [↑]Voir aussi chez GroM [↑] […]

    Jeudi 22 mar 2007 à 19:01

  6. susana bravo a dit :

    par rapport aux campagnes electoraux je dit simplement qui tout cella est un jeux d’intĂ©rĂŞt bien sĂ»r mais en tout cas je trouve qui la france ne peut pas avoir un rĂ©gime trop socialiste comme le cas de sĂ©golène, il peut paraĂ®tre bien au dĂ©but mais cella m´’inquiĂ©te, par contre je ne m’oppose pas un plus c’est une femme et les femmes doivent faire face aux hommes, frainchement il me semble qu’il aurait une moitiĂ© pour la sĂ©logène et pour sarkozy, c’est une france en moitiĂ© et quelque bribes de le pen pour faire le contrepoid…mais par rapport Ă  sĂ©logène elle peut bien gaigner c’est une grande probabilitĂ©…

    Vendredi 20 avr 2007 à 21:49

  7. Prenom a dit :

    je suis trrès surprise par le peu de commentaires laissésà votre billet ! ;)

    Samedi 1 mar 2008 à 15:17

  8. benjamin laby..... a dit :

    je sui en l2 de droit a Assas et une de mes dissertation porte sur les relations entre le droit communautaire dĂ©rivĂ© et les jurisprudences du conseil d etat et du conseil constitutionnel …je voulai juste vous dire merci pour ces “billets” qui m ont bien Ă©clairĂ©s .

    Lundi 17 mar 2008 à 02:27

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