Les victimes reposent nues
Au lendemain du dĂ©cĂšs de son client, l’avocat de Maurice Papon, Me Francis Vuillemin, a dĂ©clarĂ© publiquement qu’il veillerait “personnellement Ă ce que l’accompagne dans son tombeau la croix de commandeur de la LĂ©gion d’honneur que Charles de Gaulle lui a remise de ses propres mains, pour l’Ă©ternitĂ©“. Contrairement Ă ce qu’affirme Me Vuillemin, le GĂ©nĂ©ral de Gaulle n’a jamais remis une quelconque dĂ©coration “pour l’Ă©ternitĂ©“. La RĂ©publique Française est un Ă©tat de droit, et les membres de l’ordre national de la LĂ©gion d’honneur sont, comme d’ailleurs le PrĂ©sident de la RĂ©publique, soumis Ă la loi. Que dit la loi en l’espĂšce ?
Commençons par la sanction disciplinaire qui a frappĂ© Maurice Papon. D’aprĂšs Le Monde, sa lĂ©gion d’honneur lui a Ă©tĂ© retirĂ©e par dĂ©cret en 1999. [Edit du 20/02] S’il n’y a pas trace sur Legifrance de ce dĂ©cret, ce qui est n’est pas Ă©tonnant puisqu’il s’agit en fait d’un arrĂȘtĂ© [fin de l’edit], il a en fait Ă©tĂ© fait application de l’article R91 du code de l’ordre national de LĂ©gion d’honneur. Celui-ci dispose en effet que “sont exclus de l’ordre les personnes condamnĂ©es pour crime [et] celles condamnĂ©es Ă une peine d’emprisonnement sans sursis Ă©gale ou supĂ©rieure Ă un an“.
Cette disposition appelle quelques remarques.
Tout d’abord, le PrĂ©sident de la RĂ©publique ne dispose donc en ce domaine que d’une compĂ©tence liĂ©e: dĂšs que la condamnation criminelle est dĂ©finitive, l’exclusion doit ĂȘtre prononcĂ©e. On notera au passage que si l’article R92 du mĂȘme code permet, thĂ©oriquement, aux personnes condamnĂ©es Ă des peines correctionnelles plus lĂ©gĂšres de demeurer membre de l’ordre, ces personnes peuvent tout de mĂȘme ĂȘtre suspendues de tout ou partie de leurs droits et prĂ©rogatives. On notera Ă©galement, dĂ©licieux archaĂŻsme, que l’article R92 assimile le faillitaire au dĂ©linquant.
Ensuite, contrairement Ă ce que laisse entendre l’expression “retirer sa lĂ©gion d’honneur”, Maurice Papon ne s’est pas vu privĂ© des insignes de l’ordre dont il Ă©tait en possession. Il s’est vu exclu de l’ordre. Les effets de cette exclusion sont principalement d’ordre honorifique et financier. Honorifique, car le lĂ©gionnaire dĂ©chu ne peut plus arborer les insignes de l’ordre. Financier, car il se voit aussi retirer le traitement prĂ©vu aux articles R78 et R79 du code de la LĂ©gion d’honneur. Ce traitement est modeste: 12,20 Euros par an pour un commandeur, aussi l’Etat peut-il ĂȘtre magnanime: la somme est insaisissable et n’entre pas dans le calcul des ressources des hospitalisĂ©s pour l’aide sociale. En fin de compte, si l’impact matĂ©riel est faible, seul l’impact moral est significatif.
Maurice Papon ne s’y est pas trompĂ©: en continuant Ă arborer ces insignes, il entendait bien refuser la sanction morale dont il a fait l’objet de la part de l’ordre. C’est donc logiquement qu’il a Ă©tĂ© ensuite condamnĂ© pour cela Ă 2500 Euros d’amende au titre de article R97 du code de l’ordre national de la LĂ©gion d’honneur. Ironie de la situation, le tribunal de Melun pouvait faire usage de l’article 131-6 du code pĂ©nal et prononcer la confiscation de ces insignes, ce qui aurait aussi privĂ© l’ancien secrĂ©taire gĂ©nĂ©ral de la prĂ©fecture de la Gironde de son ultime provocation.
Un dernier commentaire sur la procĂ©dure disciplinaire au sein de l’ordre. Celle-ci se dĂ©roule en deux phases. Dans la premiĂšre phase, la phase d’instruction en quelques sortes, la copie du jugement de condamnation est transmis par le Garde des sceaux Ă la Grande Chancellerie de l’ordre. Le prĂ©fet du lieu de rĂ©sidence du lĂ©gionnaire (rĂ©sidence administrative pour les lĂ©gionnaires qui sont agents publics et rĂ©sidence personnelle pour les autres) ou le cas Ă©chĂ©ant l’ambassadeur de France (pour les lĂ©gionnaires domiciliĂ©s Ă l’Ă©tranger), informĂ©, rend un rapport. Commence alors la procĂ©dure contradictoire. L’interessĂ© est alors informĂ© de la procĂ©dure dont il fait l’objet; son dossier lui est communiquĂ©; il dispose d’un mois pour communiquer ses observations en dĂ©fense. Il peut, s’il y est autorisĂ© par le Grand Chancelier, prĂ©senter en personne ses observations ou par le ministĂšre d’un avocat. Le conseil de l’ordre Ă©met alors un avis sur la sanction. Tout avis de sanction doit ĂȘtre prise Ă la majoritĂ© des deux tiers.
La dĂ©cision de sanction prise, selon les cas, par la PrĂ©sident de la RĂ©publique ou le Grand Chancelier, l’est donc dans le cadre d’une procĂ©dure mixte Ă la fois consultative et contradictoire. Contradictoire car les droits de la dĂ©fense sont largement respectĂ©s. Consultative car l’avis du Conseil de l’ordre est obligatoire pour prononcer cette sanction. Il ressort toutefois de la combinaison des articles R104 et R91 que le PrĂ©sident de la RĂ©publique peut ne pas suivre le conseil de l’ordre uniquement si le fautif n’est pas condamnĂ© pour crime ou Ă une peine de prison supĂ©rieure Ă un an.
Ce tableau dĂ©termine donc le contentieux de ces dĂ©crets disciplinaires. Si l’avis du conseil de l’ordre ne peut ĂȘtre directement attaquĂ© par la voie du recours en excĂšs de pouvoir, il est en revanche possible de faire annuler le dĂ©cret du PrĂ©sident de la RĂ©publique ou l’arrĂȘtĂ© du Grand Chancelier si cet avis est pris dans des conditions irrĂ©guliĂšres (CE 2001 Eisenchteter), cette rĂ©gularitĂ© Ă©tant apprĂ©ciĂ©e, notamment, au regard des rĂšgles posĂ©es par le dĂ©cret du 28 novembre 1983 et le code de l’ordre national de la LĂ©gion d’Honneur. Il est par ailleurs Ă©videmment possible d’arguer devant le juge administratif de l’irrĂ©gularitĂ© des premiĂšres Ă©tapes de la procĂ©dure disciplinaire elle-mĂȘme. En tout Ă©tat de cause, le contentieux de ce type de dĂ©cret semble trĂšs rĂ©duit et Maurice Papon lui-mĂȘme ne semble pas avoir tentĂ© de contester devant le juge administratif les sanctions disciplinaires dont il a fait l’objet.
Passons Ă la deuxiĂšme Ă©tape de l’affaire: Maurice Papon peut-il se faire enterrer avec ses insignes de commandeur de la LĂ©gion d’honneur ?
Il n’est pas ici possible d’invoquer le dĂ©lit de port illĂ©gal de dĂ©corations. Maurice Papon est mort et ne peut donc faire l’objet de poursuites, pas plus qu’il n’est capable de l’Ă©lĂ©ment moral requis par le droit pĂ©nal pour constituer une telle infraction. DĂšs lors, si poursuites pĂ©nales il devait y avoir, qui poursuivre ? Son avocat ? Ses proches ? Et Ă quel titre ? Le droit pĂ©nal semble ici dĂ©sarmĂ© face Ă la provocation.
S’il n’y a pas d’infraction, il y a cependant risque de trouble Ă l’ordre public. Rien ne peut en effet garantir que les obsĂšques de l’ancien ministre ne seront pas le théùtre de manifestations de protestation. DĂšs lors il est possible Ă l’administration de prendre des mesures de police visant Ă prĂ©venir de tels dĂ©sordres au titre de ses pouvoirs de police. La nature des mesures Ă prendre pose cependant problĂšme, car le pouvoir de police est encadrĂ© par une jurisprudence protectrice de la dignitĂ© humaine (CE 1995 Morsang-sur-Orge) et les stipulations de la Convention EuropĂ©enne de sauvegarde des droits de l’Homme, dont l’article 8 dĂ©fend le droit Ă une vie familiale normale dont le respect des rites mortuaire ferait certainement partie. Il est donc difficile que des mesures visant Ă empĂȘcher l’inhumation de Maurice Papon avec les insignes de commandeur puissent ĂȘtre prises, et que la marĂ©chaussĂ©e aille ouvrir la biĂšre de l’ancien secrĂ©taire gĂ©nĂ©ral de la prĂ©fĂ©cture de la Gironde pour en ĂŽter le “sautoir […] en or, d’un diamĂštre de 60 mm, attachĂ© par un ruban moirĂ© rouge de 40 mm“, ; tout au plus, ultime ironie, cette inhumation pourrait-elle donner lieu Ă des mesures restrictives de la libertĂ© d’aller et venir afin de prĂ©venir ces troubles potentiels Ă l’ordre public.
En fin de compte, Maurice Papon reposera donc avec sa croix, quand ses victimes, elles, reposent nues.
Yolande a dit :
Il faut apprendre à chercher sur Légifrance
http://www.legifrance.gouv.fr/WAspad/Visu?cid=686064&indice=2&table=JORF&ligneDeb=1
Mardi 20 fĂ©v 2007 à 00:35
Yolande a dit :
… ça m’apprendra Ă faire des liens vers LĂ©gifrance.
Les rĂ©fĂ©rences sont les suivantes : ArrĂȘtĂ© du 18 novembre 1999 portant constatation d’une exclusion de droit de l’ordre de la LĂ©gion d’honneur ; NOR: PREX9903836A.
Mardi 20 fĂ©v 2007 à 00:42
A Gidéat a dit :
ArrĂȘtĂ© du 18 novembre 1999 (JO n°272, 24 novembre 1999) :
http://www.legifrance.gouv.fr/WAspad/UnTexteDeJorf?numjo=PREX9903836A
Mardi 20 fĂ©v 2007 à 02:55
groM a dit :
Evidemment, je cherchais un dĂ©cret pris au titre de l’article R106 du code de l’ordre, alors qu’en fait, c’est un arrĂȘtĂ© qui est pris au titre de l’article R107. Je corrige donc le texte.
Merci beaucoup Ă tous les deux
Mardi 20 fĂ©v 2007 à 07:59
groM a dit :
Un complément intéressant à ce billet sur le blog Dalloz
Mardi 20 fĂ©v 2007 à 12:32
Pierre a dit :
Une simple idĂ©e qui pourrait accompagner M. Papon pour l’Ă©ternitĂ© : Ă©pingler l’insigne sur une Ă©toile jaune.
et la boucle serait bouclée
Mercredi 21 fĂ©v 2007 à 00:40
A Gidéat a dit :
On peut se demander ce qui a poussĂ© Me Francis Vuillemin Ă affirmer aux mĂ©dias que Papon serait enterrĂ© avec la LĂ©gion d’honneur.
Mercredi 21 fĂ©v 2007 à 07:44
groM a dit :
Un autre trĂšs bel article sur le blog de Dimitri Houtcieff.
@Pierre: j’entendais un ancien dĂ©portĂ© raconter ce matin qu’il voulait mettre un ruban noir sur sa lĂ©gion d’honneur. Elle ne lui a pas Ă©tĂ© remise par Charles de Gaulle, mais elle n’en a pas moins de valeur.
@A. GidĂ©at: Je ne sais. Une espĂšce de syndrome de Stockholm qui voudrait que l’avocat se sente le devoir de dĂ©fendre les lubies provocatrices de son client ? C’est bien triste en tout cas, et si le droit ne le condamne pas, la morale, elle ne devrait pas se gĂȘner.
Mercredi 21 fĂ©v 2007 à 18:12
Apokrif a dit :
« La nature des mesures à prendre pose cependant problÚme, car le pouvoir de police est encadré par une jurisprudence protectrice de la dignité humaine (CE 1995 Morsang-sur-Orge) »
Il me semble que l’arrĂȘt Commune de Morsang-sur-Orge parle de la dignitĂ© comme composante de l’ordre public, donc comme *permettant* l’action administrative (mĂȘme contre le grĂ© des intĂ©ressĂ©s), et non comme un obstacle Ă cette action.
Vendredi 23 fĂ©v 2007 à 19:47