Bloghorrée

“On lie les boeufs par les cornes, et les hommes par les paroles”

Mardi 20 février 2007

Les victimes reposent nues

Posté dans Droits de l'homme, Droit administratif par groM

Au lendemain du dĂ©cĂšs de son client, l’avocat de Maurice Papon, Me Francis Vuillemin, a dĂ©clarĂ© publiquement qu’il veillerait “personnellement Ă  ce que l’accompagne dans son tombeau la croix de commandeur de la LĂ©gion d’honneur que Charles de Gaulle lui a remise de ses propres mains, pour l’Ă©ternitĂ©“. Contrairement Ă  ce qu’affirme Me Vuillemin, le GĂ©nĂ©ral de Gaulle n’a jamais remis une quelconque dĂ©coration “pour l’Ă©ternitĂ©“. La RĂ©publique Française est un Ă©tat de droit, et les membres de l’ordre national de la LĂ©gion d’honneur sont, comme d’ailleurs le PrĂ©sident de la RĂ©publique, soumis Ă  la loi. Que dit la loi en l’espĂšce ?

Commençons par la sanction disciplinaire qui a frappĂ© Maurice Papon. D’aprĂšs Le Monde, sa lĂ©gion d’honneur lui a Ă©tĂ© retirĂ©e par dĂ©cret en 1999. [Edit du 20/02] S’il n’y a pas trace sur Legifrance de ce dĂ©cret, ce qui est n’est pas Ă©tonnant puisqu’il s’agit en fait d’un arrĂȘtĂ© [fin de l’edit], il a en fait Ă©tĂ© fait application de l’article R91 du code de l’ordre national de LĂ©gion d’honneur. Celui-ci dispose en effet que “sont exclus de l’ordre les personnes condamnĂ©es pour crime [et] celles condamnĂ©es Ă  une peine d’emprisonnement sans sursis Ă©gale ou supĂ©rieure Ă  un an“.

Cette disposition appelle quelques remarques.

Tout d’abord, le PrĂ©sident de la RĂ©publique ne dispose donc en ce domaine que d’une compĂ©tence liĂ©e: dĂšs que la condamnation criminelle est dĂ©finitive, l’exclusion doit ĂȘtre prononcĂ©e. On notera au passage que si l’article R92 du mĂȘme code permet, thĂ©oriquement, aux personnes condamnĂ©es Ă  des peines correctionnelles plus lĂ©gĂšres de demeurer membre de l’ordre, ces personnes peuvent tout de mĂȘme ĂȘtre suspendues de tout ou partie de leurs droits et prĂ©rogatives. On notera Ă©galement, dĂ©licieux archaĂŻsme, que l’article R92 assimile le faillitaire au dĂ©linquant.

Ensuite, contrairement Ă  ce que laisse entendre l’expression “retirer sa lĂ©gion d’honneur”, Maurice Papon ne s’est pas vu privĂ© des insignes de l’ordre dont il Ă©tait en possession. Il s’est vu exclu de l’ordre. Les effets de cette exclusion sont principalement d’ordre honorifique et financier. Honorifique, car le lĂ©gionnaire dĂ©chu ne peut plus arborer les insignes de l’ordre. Financier, car il se voit aussi retirer le traitement prĂ©vu aux articles R78 et R79 du code de la LĂ©gion d’honneur. Ce traitement est modeste: 12,20 Euros par an pour un commandeur, aussi l’Etat peut-il ĂȘtre magnanime: la somme est insaisissable et n’entre pas dans le calcul des ressources des hospitalisĂ©s pour l’aide sociale. En fin de compte, si l’impact matĂ©riel est faible, seul l’impact moral est significatif.

Maurice Papon ne s’y est pas trompĂ©: en continuant Ă  arborer ces insignes, il entendait bien refuser la sanction morale dont il a fait l’objet de la part de l’ordre. C’est donc logiquement qu’il a Ă©tĂ© ensuite condamnĂ© pour cela Ă  2500 Euros d’amende au titre de article R97 du code de l’ordre national de la LĂ©gion d’honneur. Ironie de la situation, le tribunal de Melun pouvait faire usage de l’article 131-6 du code pĂ©nal et prononcer la confiscation de ces insignes, ce qui aurait aussi privĂ© l’ancien secrĂ©taire gĂ©nĂ©ral de la prĂ©fecture de la Gironde de son ultime provocation.

Un dernier commentaire sur la procĂ©dure disciplinaire au sein de l’ordre. Celle-ci se dĂ©roule en deux phases. Dans la premiĂšre phase, la phase d’instruction en quelques sortes, la copie du jugement de condamnation est transmis par le Garde des sceaux Ă  la Grande Chancellerie de l’ordre. Le prĂ©fet du lieu de rĂ©sidence du lĂ©gionnaire (rĂ©sidence administrative pour les lĂ©gionnaires qui sont agents publics et rĂ©sidence personnelle pour les autres) ou le cas Ă©chĂ©ant l’ambassadeur de France (pour les lĂ©gionnaires domiciliĂ©s Ă  l’Ă©tranger), informĂ©, rend un rapport. Commence alors la procĂ©dure contradictoire. L’interessĂ© est alors informĂ© de la procĂ©dure dont il fait l’objet; son dossier lui est communiquĂ©; il dispose d’un mois pour communiquer ses observations en dĂ©fense. Il peut, s’il y est autorisĂ© par le Grand Chancelier, prĂ©senter en personne ses observations ou par le ministĂšre d’un avocat. Le conseil de l’ordre Ă©met alors un avis sur la sanction. Tout avis de sanction doit ĂȘtre prise Ă  la majoritĂ© des deux tiers.

La dĂ©cision de sanction prise, selon les cas, par la PrĂ©sident de la RĂ©publique ou le Grand Chancelier, l’est donc dans le cadre d’une procĂ©dure mixte Ă  la fois consultative et contradictoire. Contradictoire car les droits de la dĂ©fense sont largement respectĂ©s. Consultative car l’avis du Conseil de l’ordre est obligatoire pour prononcer cette sanction. Il ressort toutefois de la combinaison des articles R104 et R91 que le PrĂ©sident de la RĂ©publique peut ne pas suivre le conseil de l’ordre uniquement si le fautif n’est pas condamnĂ© pour crime ou Ă  une peine de prison supĂ©rieure Ă  un an.

Ce tableau dĂ©termine donc le contentieux de ces dĂ©crets disciplinaires. Si l’avis du conseil de l’ordre ne peut ĂȘtre directement attaquĂ© par la voie du recours en excĂšs de pouvoir, il est en revanche possible de faire annuler le dĂ©cret du PrĂ©sident de la RĂ©publique ou l’arrĂȘtĂ© du Grand Chancelier si cet avis est pris dans des conditions irrĂ©guliĂšres (CE 2001 Eisenchteter), cette rĂ©gularitĂ© Ă©tant apprĂ©ciĂ©e, notamment, au regard des rĂšgles posĂ©es par le dĂ©cret du 28 novembre 1983 et le code de l’ordre national de la LĂ©gion d’Honneur. Il est par ailleurs Ă©videmment possible d’arguer devant le juge administratif de l’irrĂ©gularitĂ© des premiĂšres Ă©tapes de la procĂ©dure disciplinaire elle-mĂȘme. En tout Ă©tat de cause, le contentieux de ce type de dĂ©cret semble trĂšs rĂ©duit et Maurice Papon lui-mĂȘme ne semble pas avoir tentĂ© de contester devant le juge administratif les sanctions disciplinaires dont il a fait l’objet.

Passons Ă  la deuxiĂšme Ă©tape de l’affaire: Maurice Papon peut-il se faire enterrer avec ses insignes de commandeur de la LĂ©gion d’honneur ?

Il n’est pas ici possible d’invoquer le dĂ©lit de port illĂ©gal de dĂ©corations. Maurice Papon est mort et ne peut donc faire l’objet de poursuites, pas plus qu’il n’est capable de l’Ă©lĂ©ment moral requis par le droit pĂ©nal pour constituer une telle infraction. DĂšs lors, si poursuites pĂ©nales il devait y avoir, qui poursuivre ? Son avocat ? Ses proches ? Et Ă  quel titre ? Le droit pĂ©nal semble ici dĂ©sarmĂ© face Ă  la provocation.

S’il n’y a pas d’infraction, il y a cependant risque de trouble Ă  l’ordre public. Rien ne peut en effet garantir que les obsĂšques de l’ancien ministre ne seront pas le théùtre de manifestations de protestation. DĂšs lors il est possible Ă  l’administration de prendre des mesures de police visant Ă  prĂ©venir de tels dĂ©sordres au titre de ses pouvoirs de police. La nature des mesures Ă  prendre pose cependant problĂšme, car le pouvoir de police est encadrĂ© par une jurisprudence protectrice de la dignitĂ© humaine (CE 1995 Morsang-sur-Orge) et les stipulations de la Convention EuropĂ©enne de sauvegarde des droits de l’Homme, dont l’article 8 dĂ©fend le droit Ă  une vie familiale normale dont le respect des rites mortuaire ferait certainement partie. Il est donc difficile que des mesures visant Ă  empĂȘcher l’inhumation de Maurice Papon avec les insignes de commandeur puissent ĂȘtre prises, et que la marĂ©chaussĂ©e aille ouvrir la biĂšre de l’ancien secrĂ©taire gĂ©nĂ©ral de la prĂ©fĂ©cture de la Gironde pour en ĂŽter le “sautoir […] en or, d’un diamĂštre de 60 mm, attachĂ© par un ruban moirĂ© rouge de 40 mm“, ; tout au plus, ultime ironie, cette inhumation pourrait-elle donner lieu Ă  des mesures restrictives de la libertĂ© d’aller et venir afin de prĂ©venir ces troubles potentiels Ă  l’ordre public.

En fin de compte, Maurice Papon reposera donc avec sa croix, quand ses victimes, elles, reposent nues.

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9 commentaires

  1. Yolande a dit :

    Il faut apprendre à chercher sur Légifrance ;-)

    http://www.legifrance.gouv.fr/WAspad/Visu?cid=686064&indice=2&table=JORF&ligneDeb=1

    Mardi 20 fĂ©v 2007 à 00:35

  2. Yolande a dit :

    … ça m’apprendra Ă  faire des liens vers LĂ©gifrance.

    Les rĂ©fĂ©rences sont les suivantes : ArrĂȘtĂ© du 18 novembre 1999 portant constatation d’une exclusion de droit de l’ordre de la LĂ©gion d’honneur ; NOR: PREX9903836A.

    Mardi 20 fĂ©v 2007 à 00:42

  3. A Gidéat a dit :

    ArrĂȘtĂ© du 18 novembre 1999 (JO n°272, 24 novembre 1999) :

    http://www.legifrance.gouv.fr/WAspad/UnTexteDeJorf?numjo=PREX9903836A

    Mardi 20 fĂ©v 2007 à 02:55

  4. groM a dit :

    Evidemment, je cherchais un dĂ©cret pris au titre de l’article R106 du code de l’ordre, alors qu’en fait, c’est un arrĂȘtĂ© qui est pris au titre de l’article R107. Je corrige donc le texte.

    Merci beaucoup Ă  tous les deux :-)

    Mardi 20 fĂ©v 2007 à 07:59

  5. groM a dit :

    Un complément intéressant à ce billet sur le blog Dalloz

    Mardi 20 fĂ©v 2007 à 12:32

  6. Pierre a dit :

    Une simple idĂ©e qui pourrait accompagner M. Papon pour l’Ă©ternitĂ© : Ă©pingler l’insigne sur une Ă©toile jaune.

    et la boucle serait bouclée

    Mercredi 21 fĂ©v 2007 à 00:40

  7. A Gidéat a dit :

    On peut se demander ce qui a poussĂ© Me Francis Vuillemin Ă  affirmer aux mĂ©dias que Papon serait enterrĂ© avec la LĂ©gion d’honneur.

    Mercredi 21 fĂ©v 2007 à 07:44

  8. groM a dit :

    Un autre trĂšs bel article sur le blog de Dimitri Houtcieff.

    @Pierre: j’entendais un ancien dĂ©portĂ© raconter ce matin qu’il voulait mettre un ruban noir sur sa lĂ©gion d’honneur. Elle ne lui a pas Ă©tĂ© remise par Charles de Gaulle, mais elle n’en a pas moins de valeur.

    @A. GidĂ©at: Je ne sais. Une espĂšce de syndrome de Stockholm qui voudrait que l’avocat se sente le devoir de dĂ©fendre les lubies provocatrices de son client ? C’est bien triste en tout cas, et si le droit ne le condamne pas, la morale, elle ne devrait pas se gĂȘner.

    Mercredi 21 fĂ©v 2007 à 18:12

  9. Apokrif a dit :

    « La nature des mesures à prendre pose cependant problÚme, car le pouvoir de police est encadré par une jurisprudence protectrice de la dignité humaine (CE 1995 Morsang-sur-Orge) »

    Il me semble que l’arrĂȘt Commune de Morsang-sur-Orge parle de la dignitĂ© comme composante de l’ordre public, donc comme *permettant* l’action administrative (mĂȘme contre le grĂ© des intĂ©ressĂ©s), et non comme un obstacle Ă  cette action.

    Vendredi 23 fĂ©v 2007 à 19:47

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