Bloghorrée

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Mardi 20 mars 2007

Le tribunal des conflits

Posté dans Droit administratif par groM

Deux articles, respectivement du Monde et de LibĂ©ration, Ă©voquent la dĂ©cision du tribunal des conflits relative au CNE en parlant de “tribunal des conflits du Conseil d’Etat“. Cette appellation, mĂŞme si le tribunal en question se rĂ©unit bien dans les locaux du Conseil d’Etat est profondĂ©ment trompeuse. Pourquoi?

Il existe en France deux ordres de juridiction. Il y a d’une part l’ordre judiciaire, au sommet duquel on trouve la Cour de Cassation, qui connaĂ®t des litiges entre particuliers et qui est le garant des libertĂ©s individuelles: il connaĂ®t donc des affaires civiles et pĂ©nales. Il y a d’autre part l’ordre administratif, dont la juridiction suprĂŞme est le Conseil d’Etat, et qui traite des litiges qui mettent en cause l’Etat: contentieux de la lĂ©galitĂ© des actes administratifs (c’est le recours pour excès de pouvoir) ou contentieux du contenu des actes lui-mĂŞme (c’est le recours dit de plein contentieux).

Cette sĂ©paration est très ancienne: elle trouve son fondement dans l’article 13, toujours en vigueur, de la loi des 16 et 24 aoĂ»t 1790, aux termes duquel: “Les fonctions judiciaires sont distinctes et demeureront toujours sĂ©parĂ©es des fonctions administratives. Les juges ne pourront (…) troubler de quelque manière que ce soit, les opĂ©rations des corps administratifs, ni citer devant eux les administrateurs pour raison de leur fonction“. Cette sĂ©paration se justifie par la nature particulière des missions de l’Etat. Pour reprendre les termes de l’arrĂŞt Blanco du tribunal des conflits (1873): “la responsabilitĂ©, qui peut incomber Ă  l’Etat, pour les dommages causĂ©s aux particuliers par le fait des personnes qu’il emploie dans le service public, ne peut ĂŞtre rĂ©gie par les principes qui sont Ă©tablis dans le Code civil, pour les rapports de particulier Ă  particulier ; […] cette responsabilitĂ© n’est ni gĂ©nĂ©rale, ni absolue ; […] elle a ses règles spĂ©ciales qui varient suivant les besoins du service et la nĂ©cessitĂ© de concilier les droits de l’Etat avec les droits privĂ©s.” Bref, C’est la sĂ©paration des pouvoirs Ă  la française (c).

Problème: Ă  partir du moment oĂą il y a deux ordres de juridiction, il peut y avoir des conflits de compĂ©tence. Comment gĂ©rer par exemple, le cas oĂą un tribunal de l’ordre judiciaire et un tribunal de l’ordre administratif se reconnaissent compĂ©tents en mĂŞme temps ? Comment gĂ©rer le cas contraire, celui oĂą aucun ordre de juridiction ne s’estime compĂ©tent ? C’est pour rĂ©pondre Ă  cette problĂ©matique qu’une loi de 1850 a instaurĂ© le tribunal des conflits. Le Tribunal a pour mission de dire lequel des deux ordres est compĂ©tent, afin d’Ă©viter les dĂ©nis de justice comme les dĂ©cisions de justice contradictoires. Sa dĂ©cision ne prĂ©juge en rien de celle que prendra l’ordre compĂ©tent sur le fond.

Et c’est lĂ  que nous en arrivons Ă  l’erreur relevĂ©e plus haut dans la presse. Le tribunal des conflits n’appartient pas Ă  l’ordre administratif; il est hors des deux ordres de juridiction, puisqu’il est composĂ© paritairement de magistrats judiciaires et de conseillers d’Etat. Le ministre de la justice fait seul exception Ă  cette paritĂ©, et pour cause: c’est lui qui tranche en cas de partage des voix.

Il y a encore beaucoup Ă  dire sur le sujet (dĂ©tail des diffĂ©rents types de conflit, procĂ©dure, critères jurisprudenciels …) mais l’essentiel est dit. Comme dirait Erasoft: “les journalistes n’y comprennent dĂ©cidĂ©ment rien, et rĂ©jouissons-nous d’avoir appris des choses !

Edit: j’en profite pour remercier le très vigilant A. GidĂ©at pour m’avoir signalĂ© en commentaire les deux articles en question.

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10 commentaires

  1. Arnaud a dit :

    J’avais remarquĂ© cette horreur !
    De plsu en plus, les journalistes utilisent des mots pour d’autres, des expressions imprĂ©cises… HĂ©las pour le lecteur !
    @+

    Mardi 20 mar 2007 à 12:39

  2. erasoft a dit :

    Je vois que mon attrape-flammes marche du tonnerre ^^ Tout juste en sortant du TD de droit europĂ©en, sur l’efficacitĂ© de la protection de la libertĂ© de la presse de la part de la CourEDH.

    OĂą l’on apprend que la libertĂ© n’est protĂ©gĂ©e que si elle est le pendant d’un droit Ă  l’information. Dire “le tribunal des conflits du Conseil d’Etat”, c’est pas forcĂ©ment rĂ©pondre Ă  ce droit Ă  l’information de qualitĂ©, avec des informations prĂ©cises et exactes…

    Mardi 20 mar 2007 à 13:14

  3. Amphi Duguit » CNE: la juridiction judiciaire est la seule compĂ©tente a dit :

    […] EDIT : Voir Ă  ce sujet GroM, qui fait un billet de prĂ©sentation et de mise en perspective du Tribunal des conflits, pour faire comprendre l’inanitĂ© de l’expression “Tribunal des conflits du Conseil d’Etat”. Ce billet aurait aussi bien s’appeler “Tentons de rendre intelligent les journalistes français“. Rha, The Economist, vient, vient ! […]

    Mardi 20 mar 2007 à 13:25

  4. groM a dit :

    @Erasoft: Comme ça, un piège Ă  troll ? L’article a rĂ©ellement une visĂ©e pĂ©dagogique.

    Sinon, la libertĂ© de la presse ne ressort pas aussi de la lbertĂ© d’expression ?

    Mardi 20 mar 2007 à 13:52

  5. erasoft a dit :

    Je te rassure, le terme “attrape-flammes” est Ă©videmment sans rapport avec ton billet ; au contraire, c’est moi, le troll, dans l’histoire, mais parce que je ne rĂ©siste pas Ă  taper une fois de plus sur les journalistes de notre beau pays ^^

    Au contraire, les rĂ©dactions devraient lire ton billet, si elles ne t’embauchent pas d’emblĂ©e pour faire leur travail..

    Je me permettrais juste deux remarques infinitésimales.
    1. (détail des différents types de conflit, procédure, critères jurisprudenTiels …) ^^
    2. Le TC, juge administratif ou juge judiciaire, c’est le nom d’une contribution de Bachelier, commissaire du gouvernement, dans le (seul) rapport public du Tribunal des conflits. Mais il faudrait dĂ©jĂ  que les journalistes soient au courant des bases exigibles d’un Ă©tudiant de première annĂ©e, avant de se lancer dans des circonvolutions juridiques complexes.

    La libertĂ© de la presse est effectivement une consĂ©quence particulière de la libertĂ© d’expression, avec des circonstances particulières qui nĂ©cessitent une protection particulière, protection qui n’est elle mĂŞme justifiĂ©e que s’il y effectivement un effort d’information.. (mais je suis peut-ĂŞtre pas très clair :D )

    Mardi 20 mar 2007 à 17:37

  6. groM a dit :

    Ah jurisprudenTiel … Je crois que je n’arriverais JAMAIS Ă  Ă©crire ça correctement. Si d’aventure un des profs du CAVEJ arrive ici, il trouvera par la prĂ©sente le moyen infaillible de repĂ©rer ma copie parmi 350 autres. Sinon, je crois que le blog droit administratif s’Ă©tait fait l’Ă©cho du 1er rapport du TC, il faudra que j’aille voir …

    Mardi 20 mar 2007 à 17:47

  7. erasoft a dit :

    Il y a au moins 2 incohérences ; saurez-vous la retrouver :) vu chez Le Figaro

    DE CONSEIL de prud’hommes en cour d’appel, de cour d’appel en tribunal des conflits puis en Conseil d’État, la contestation du contrat nouvelle embauche poursuit ses pĂ©rĂ©grinations juridiques. Hier, lors d’une audience au Conseil d’État, le tribunal des conflits a penchĂ© en faveur des syndicats

    Mardi 20 mar 2007 à 18:03

  8. groM a dit :

    Magnifique, comme quoi le Figaro devrait Ă©viter d’Ă©crire “Conseil d’Etat”, ça leur Ă©viterait des dĂ©boires. Tu aurais aussi pu continuer un peu la citation, qui touche au sublime juste lĂ  oĂą tu l’as coupĂ©e:

    … en considĂ©rant que le CNE relève de l’administration judiciaire et non pas de la justice administrative

    Fichtre.

    Mardi 20 mar 2007 à 19:19

  9. erasoft a dit :

    Oh m****, j’avais loupĂ© ça. C’est qu’il faut toujours lire les articles jusqu’Ă  la fin ; non pour apprendre le fin mot de l’histoire, mais pour voir la perle sublime qui se cache entre les buissons.

    Quelle belle réécriture de la loi du 16-24 aout 1790. ^^

    Mardi 20 mar 2007 à 21:55

  10. A Gidéat a dit :

    Le CNE a Ă©tĂ© jugĂ© contraire Ă  la convention 158 de l’Organisation internationale du travail par la CA Paris dans un arrĂŞt du 6 juillet 2007. Ce dernier est disponible sur le site des Echos (page qui contient le lien vers la dĂ©cision au format pdf)

    Vendredi 6 juil 2007 à 15:08

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