Bloghorrée

“On lie les boeufs par les cornes, et les hommes par les paroles”

Vendredi 25 mai 2007

Le principe d’Ă©galitĂ© ne sera pas gravĂ© dans la pierre

Posté dans Droit constitutionnel par groM

Le ministre des comptes publics et de la fonction publique, M. Eric Woerth a rĂ©cemment prĂ©cisĂ© les modalitĂ© d’application d’une des mesures phares du programme du gouvernement, la dĂ©ductibilitĂ© des intĂ©rĂȘts de prĂȘts immobiliers. D’aprĂšs les propos rapportĂ©s par Le Monde: “les intĂ©rĂȘts des emprunts immobiliers pourront ĂȘtre dĂ©duits des revenus, Ă  hauteur de 20 %, ce qui correspond au taux d’imposition moyen des mĂ©nages“, tandis que la mesure “sera applicable aux rĂ©sidences principales dont l’acte authentique de vente a Ă©tĂ© signĂ© aprĂšs le 6 mai 2007, jour de l’Ă©lection du prĂ©sident de la RĂ©publique“.

C’est cette derniĂšre disposition qui nous intĂ©resse ici. Comment justifier la rupture d’Ă©galitĂ© entre les contribuables qui ont accĂ©dĂ© Ă  la propriĂ©tĂ© avant le 6 mai de ceux qui ont accĂ©dĂ© Ă  la propriĂ©tĂ© depuis ?

On le sait en effet, il appartient au lĂ©gislateur, lorsqu’il Ă©tablit une imposition, d’en dĂ©terminer librement l’assiette, sous la rĂ©serve des principes et des rĂšgles de valeur constitutionnelle ; qu’en particulier, pour assurer le respect du principe d’Ă©galitĂ©, il doit fonder son apprĂ©ciation sur des critĂšres objectifs et rationnels (CC, 98-403 DC du 29 juillet 1998). La question qui se pose ici est bien celle du caractĂšre objectif et rationnel du critĂšre discriminatoire choisi pour opĂ©rer la distinction.

Le caractĂšre objectif du critĂšre ne fait pas de doute. La date de signature de l’acte authentique fait preuve jusqu’Ă  inscription en faux. Elle est parfaitement dĂ©terminĂ©e, sans incertitude. Rien Ă  dire de ce cĂŽtĂ©-lĂ .

Quid en revanche du caractĂšre rationnel ?

Le Conseil constitutionnel a pu juger que “le principe d’Ă©galitĂ© ainsi invoquĂ© ne s’oppose pas Ă  ce que le lĂ©gislateur dĂ©roge Ă  l’Ă©galitĂ© pour des raisons d’intĂ©rĂȘt gĂ©nĂ©ral dĂšs lors que les diffĂ©rences de traitement qui en rĂ©sultent sont en rapport direct avec l’objet de la loi qui l’Ă©tablit” (CC, 96-380 DC du 23 juillet 1996). On en dĂ©duit que la rationnalitĂ© d’une mesure ne peut ĂȘtre valablement apprĂ©ciĂ©e qu’au regard de l’objet de la loi, et que cet objet doit Ă©videmment relever de l’intĂ©rĂȘt gĂ©nĂ©ral. En l’espĂšce, il s’agit ici de favoriser l’accession Ă  la propriĂ©tĂ©. Le caractĂšre d’intĂ©rĂȘt gĂ©nĂ©ral de ce type de mesure ne fait guĂšre de doute.

Pour rĂ©pondre Ă  l’objectif de la loi, il est donc loisible au lĂ©gislateur de faire bĂ©nĂ©ficier d’une dĂ©duction les contribuables qui n’ont pas encore accĂ©dĂ© Ă  la propriĂ©tĂ© au moment de son entrĂ©e en vigueur.

Mais d’aprĂšs les dĂ©clarations de M. Woerth, cette loi fera l’objet d’une rĂ©troactivitĂ© limitĂ©e, puisqu’elle trouvera Ă  s’appliquer aux propriĂ©tĂ©s acquises aprĂšs le 6 mai. Cela signifie donc que les contribuables propriĂ©taires d’un bien acquis entre le 6 mai et la date d’entrĂ©e en vigueur de la loi seront exonĂ©rĂ©s dans les conditions ci-dessus, alors que les contribuables propriĂ©taires d’un bien acquis antĂ©rieurement ne le seront pas. Or, Ă  l’Ă©gard de l’objectif incitatif annoncĂ© de la loi, ces contribuables sont dans une situation de parfaite Ă©galitĂ©: aucune mesure incitative ne peut avoir d’effet Ă  leur Ă©gard, puisqu’ils auront dĂ©jĂ  acquis un bien au moment de l’entrĂ©e en vigueur de ce texte. Il y a donc, de notre point de vue, rupture d’Ă©galitĂ© devant les charges publiques.

Cette rupture est un peu attĂ©nuĂ©e si l’on distingue les propriĂ©taires qui ont acquis leur bien entre la date d’annonce de la mesure et la date d’entrĂ©e en vigueur de la loi. En effet, eux peuvent se prĂ©valoir du caractĂšre dĂ©terminant de l’annonce gouvernementale dans leur dĂ©cision d’achat. Mais elle demeure pour les propriĂ©taires ayant acquis un bien entre le 6 et le 23 mai, date de l’annonce.

En fait de critĂšre objectif, la date du 6 mai ne semble correspondre qu’Ă  une chose, le jour de la victoire de Nicolas Sarkozy Ă  l’Ă©lection prĂ©sidentielle. Ce choix relĂšve dĂšs lors plutĂŽt de la pure opportunitĂ© politique. Alors que l’existence mĂȘme d’une loi d’amnistie est discutĂ©e cette annĂ©e, l’association de mesures fiscales nouvelles avec le rĂ©sultat de l’Ă©lection prĂ©sidentielle ressemble fortement Ă  un substitut. Autant dire qu’on est loin de la dĂ©rogation “Ă  l’Ă©galitĂ© pour des raisons d’intĂ©rĂȘt gĂ©nĂ©ral”. Il ne reste plus qu’Ă  espĂ©rer que l’opposition, telle qu’elle sortira des urnes le 17 juin prochain, disposera des moyens d’en contester la constitutionnalitĂ©.

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9 commentaires

  1. authueil a dit :

    La date du 6 mai m’apparait pertinente, car cela correspond Ă  la levĂ©e d’une condition suspensive. Sarkozy l’avait promis, mais sous rĂ©serve qu’il soit Ă©lu prĂ©sident. C’est devenu une certitude le 6 mai.

    Autrement, je ne vois pas quelle date fixer, tout autre choix serait moins bon au regard de l’Ă©galitĂ©. Et j’ai un peu la haine, j’ai signĂ© l’acte authentique le 30 mars dernier…

    Vendredi 25 mai 2007 à 14:19

  2. groM a dit :

    @authueil: Pourquoi faire une loi rĂ©troactive en fait, sinon pour associer la bonne nouvelle Ă  la personne du PrĂ©sident ? Un tel lien (”Ă©lisez moi pour que j’exonĂšre les intĂ©rĂȘts“) m’Ă©voque presque un mandat impĂ©ratif …

    Sinon, je pense que tu vas pas ĂȘtre le seul Ă  ĂȘtre dĂ©g. D’ailleurs, moi-mĂȘme, loi de considĂ©rations d’intĂ©rĂȘt gĂ©nĂ©ral, et de maniĂšre purement Ă©goĂŻste, je me disais que ce serait bien agrĂ©able de les dĂ©duire, ces fameux intĂ©rĂȘts. Mais ratĂ© :-)

    Vendredi 25 mai 2007 à 14:40

  3. groM a dit :

    D’aprĂšs David Martinon, Porte-parole de l’ElysĂ©e:

    «Il ne doit donc pas y avoir de diffĂ©rence de traitement par la puissance publique entre un dĂ©lit commis en mai 2007 et un dĂ©lit commis en mai 2006 ou Ă  toute autre date», souligne-t-il. Et de conclure : «C’est une question de principe» (Source: Le Figaro)

    Mais manifestement, ce principe ne s’applique pas aux impĂŽts.

    Vendredi 25 mai 2007 à 16:25

  4. Grand Bry a dit :

    Si le Conseil constitutionnel est saisi, voilĂ  qui fera une premiĂšre et merveilleuse occasion pour JL DebrĂ© de manifester Ă  Sarko toute son amitiĂ© et son admiration…

    Vendredi 25 mai 2007 à 22:26

  5. Petit Yrb a dit :

    @ Grand Bry : DebrĂ©, c’est une voix sur 9 (ou 10, ou 11) ; rien de plus… - c’est le genre de lieu commun qui me fait bondir chez mes Ă©tudiants :)

    Vendredi 25 mai 2007 à 22:38

  6. jani-rah a dit :

    Finalement ce ne sont que 20%des intĂ©rĂȘts qui sont exonĂ©rĂ©s ?
    Avec l’inflation que cela va crĂ©er, c’est un cadeau empoisonnĂ©.
    Sauf pour les proprio de terrains.

    Samedi 26 mai 2007 à 13:37

  7. BloghorrĂ©e » Restez branchĂ©, Nicolas a dit :

    […] Il y a de cela quelques jours, j’expose que la dĂ©duction des intĂ©rĂȘts de prĂȘts immobiliers est susceptible, telle qu’elle est exposĂ©e par M. Woerth, de rompre l’Ă©galitĂ© devant les charges publiques entre contribuables, selon qu’ils ont ou non acquis leur bien avant ou aprĂšs le 6 mai. J’apprends hier que le PrĂ©sident de la RĂ©publique, dĂ©savouant son ministre, […]

    Mercredi 30 mai 2007 à 12:03

  8. BloghorrĂ©e » L’or et l’argent a dit :

    […] Lorsque le ministre des comptes publics a annoncĂ© que l’exonĂ©ration des intĂ©rĂȘts de prĂȘts immobiliers ne concernerait que les prĂȘts conclus aprĂšs le 6 mai, je me suis fendu d’un autre billet, pour prĂ©voir triomphalement qu’une telle mesure Ă©tait constitutive d’une rupture d’Ă©galitĂ© face aux charges publiques, et qu’elle Ă©tait donc inconstitutionnelle. Au final, aprĂšs que le gouvernement eĂ»t finalement dĂ©cidĂ© de rendre la mesure rĂ©troactive, le Conseil Constitutionnel prend le contre-pied complet de mon raisonnement. D’aucuns prĂ©tendent que la dĂ©cision fut politique, mais en tout Ă©tat de cause, je me suis encore plantĂ©. […]

    Mercredi 5 sept 2007 à 10:20

  9. rachat de credit immobilier a dit :

    L’Ă©galitĂ© est toujours difficile Ă  ajuster…

    Jeudi 14 fĂ©v 2008 à 16:42

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