Tendresse administrative
On sait, comme l’a montrĂ© Serge Slama, que la police des Ă©trangers n’a pas d’autre but que de dĂ©courager, pour le coĂ»t le plus faible possible, les Ă©trangers de rentrer sur le territoire national et de s’y maintenir, en Ă©rigeant face Ă eux des barrières administratives rĂ©dhibitoires, notamment pour ce qui est de l’accès aux juridictions [Edition suite au commentaire de Graziano]
Au delĂ du contentieux le plus mĂ©diatique, celui du sĂ©jour des Ă©trangers, se pose Ă©galement la question des procĂ©dures de naturalisation. J’ai ainsi aujourd’hui eu un exemple concret du caractère kafkaĂŻen des procĂ©dures administratives auxquelles doivent faire face les malheureux qui osent demander la nationalitĂ© française.
On sait que le décret n°93-1362 du 30 décembre 1993 dispose, dans son article 37, que les demandeurs doivent déposer en préfecture un dossier comportant:
1° Une copie intĂ©grale de l’acte de naissance ;
2° La justification par tous moyens de la rĂ©sidence habituelle en France du demandeur pendant les cinq annĂ©es qui prĂ©cèdent le dĂ©pĂ´t de la demande sous rĂ©serve des rĂ©ductions ou dispenses de stage prĂ©vues aux articles 21-18 Ă 21-20 du code civil et, lorsque la demande est prĂ©sentĂ©e au nom d’un mineur, la justification de la rĂ©sidence habituelle de ce dernier pendant les cinq annĂ©es qui prĂ©cèdent le dĂ©pĂ´t de la demande avec le parent qui a acquis la nationalitĂ© française ;
3° Tous documents justifiant qu’il a sa rĂ©sidence en France Ă la date de la demande ;
4° S’il entend bĂ©nĂ©ficier de l’assimilation de rĂ©sidence prĂ©vue Ă l’article 21-26 du code civil, toutes justifications permettant de constater qu’il remplit les conditions posĂ©es Ă cet article ;
5° Le cas échéant, la copie intégrale des actes de naissance de ses enfants mineurs étrangers qui résident avec lui de manière habituelle ou alternativement dans le cas de séparation ou de divorce ainsi que les pièces de nature à établir cette résidence ;
6° Le cas échéant, la copie intégrale du ou des actes de mari age ainsi que les pièces de nature à justifier la dissolution des unions antérieures ;
7° Un extrait de casier judiciaire ou un document Ă©quivalent dĂ©livrĂ© par une autoritĂ© judiciaire ou administrative compĂ©tente du ou des pays oĂą il a rĂ©sidĂ© au cours des dix dernières annĂ©es, ou, lorsqu’il est dans l’impossibilitĂ© de produire ces documents, du pays dont il a la nationalitĂ©.
Tous les documents rédigés en langue étrangère doivent être accompagnés de leur traduction par un traducteur agréé, produite en original.
Un de mes collègues, rĂ©sidant de manière parfaitement lĂ©gale en France depuis 7 ans, a ainsi dĂ©cidĂ© de demander sa naturalisation. Il a d’abord dĂ» prendre rendez-vous pour aller retirer son dossier. Car oui, il faut absolument prendre rendez-vous pour aller retirer 4 feuilles photocopiĂ©es. Non, il n’y a pas moyen de les imprimer depuis un site web, ce serait trop simple, et l’Ă©tranger pourrait gagner du temps.
Il a ensuite rĂ©uni les pièces car, comme l’indiquait le dossier, cela Ă©tait une condition prĂ©alable Ă l’obtention du second rendez-vous. Il a donc demandĂ© Ă son pays d’origine un extrait de son casier judiciaire, une copie de son acte de naissance. Il les a fait expĂ©dier en France et traduire par un traducteur assermentĂ©. CoĂ»t des opĂ©rations: 300 euros. A ce tarif-lĂ , on notera tout de mĂŞme que cela fait cher de la page, son casier judiciaire Ă©tant aussi immaculĂ© que celui de Nicolas Sarkozy.
Il a ensuite tĂ©lĂ©phonĂ© Ă la prĂ©fecture pour obtenir le second rendez-vous. Le service des Ă©trangers Ă©tant fermĂ© en aoĂ»t, ainsi que durant la 1ère semaine de Septembre, il a ainsi pu dĂ©couvrir la riante bande enregistrĂ©e prĂ©vue pour prĂ©venir les usagers de ce lĂ©ger contretemps. LĂ©ger contretemps seulement, puisqu’une fois le service rĂ©ouvert, on lui a suavement annoncĂ© que la première date disponible Ă©tait le 28 aoĂ»t … 2008.
Problème: pour ĂŞtre valable, l’extrait de casier judiciaire doit dater de moins de 6 mois. Et je vous rassure, on ne sait d’oĂą vient cette exigence, le fameux dossier ne comportant Ă©videmment aucune rĂ©fĂ©rence aux textes applicables. Quand Ă la copie d’acte de naissance, il ne devrait pas y avoir le moindre problème: elle est valable 3 ans. Car c’est vrai que ça se pĂ©rime, un lieu et une date de naissance. Un peu comme les yahourts.
Une fois dĂ©posĂ© le prĂ©cieux dossier et obtenu le rĂ©cĂ©pissĂ© correspondant (car point de dĂ©pĂ´t sans rĂ©cĂ©pissĂ© donnĂ© en main propre Ă l’issu d’un rendez-vous strictement personnel), il faudra que mon collègue passe l’entretien individuel prĂ©vu par l’article 43 du mĂŞme dĂ©cret, et dont le but est de constat[er] le degrĂ© d’assimilation du postulant Ă la communautĂ© française ainsi que, selon sa condition, son niveau de connaissance des droits et devoirs confĂ©rĂ©s par la nationalitĂ© française et, sous rĂ©serve des dispositions de l’article 21-24-1 du code civil, sa connaissance de la langue française.
On passera sur la notion de “communautĂ© française” - je ne connais rien d’autre que la Nation, mais je dois ĂŞtre un peu old fashion vieux jeu, on soupirera aux accents sĂ©golĂ©niens des “droits et devoirs”, et l’on se rassurera finalement sur le contenu de cet entretien: “[qui] se dĂ©roule en la seule prĂ©sence du demandeur dans un climat propice Ă la communication. […] Il faut mettre la personne en confiance, lui parler lentement, ne pas hĂ©siter Ă rĂ©pĂ©ter, reformuler les questions, l’inciter Ă s’exprimer.”
Etranger, rassure-toi, l’administration française te prend sous son aile paternelle !
Serge slama a dit :
Sans commenter au fond, je prĂ©cise que le formulaire cerfa de demande d’acquisition de la nationalitĂ© par naturalisation ou rĂ©intĂ©gration est accessible sur internet
http://www.social.gouv.fr/article.php3?id_article=780
http://www.social.gouv.fr/article.php3?id_article=1104
et si je sais bien que les prĂ©fectures font souvent des histoires pour l’accepter, normalement il est tout aussi valable de celui dĂ©livrĂ© par la prĂ©fecture.
Lundi 10 sept 2007 à 15:16
Graziano a dit :
Cher groM, votre billet m’inspire quelques rĂ©flĂ©xions: je ne pense pas qu’il faille voir dans votre facheuse expĂ©rience une volontĂ© manifeste de l’Etat de restreindre les possibilitĂ© d’obtenir la nationalitĂ© française. Il me semble que votre histoire traduit plus la carence DES administrations françaises, une desorganisation maladive qui touche les prĂ©fectures mais aussi les universitĂ©s, les hopitaux, l’ANPE…
De plus j’ai beaucoup de mal Ă comprendre votre remarque sur les juridictions!!! Une juridiction n’est pas une “des multiples barrières Ă la naturalisation” auxquelles vous faites allusion. Une juridiction permet au contraire Ă l’Ă©tranger d’exercer un recours contre un refus que lui a opposĂ© l’administration. Je travaille sur le contentieux des Ă©trangers au TA de Lyon et je peux vous assurer que le TA n’est ni pour l’Ă©tranger ni contre lui, il est absolument impartial. Il juge selon la jurisprudence du moment et ne mĂ©rite pas l’Ă©tiquette que vous lui collez implicitement dans votre billet. A bientĂ´t
Lundi 10 sept 2007 à 15:22
groM a dit :
Merci beaucoup pour ce renseignement. Je note que la notice du formulaire CERFA ne fait pas référence à une quelconque date de validité des pièces en question.
Lundi 10 sept 2007 à 15:25
groM a dit :
@Graziano: mon billet n’est pas clair, alors
Le problème est bien plutĂ´t que l’on essaye de rĂ©duire l’accès au prĂ©toire pour les Ă©trangers, en Ă©rigeant contre eux des barrières administratives. C’est cette idĂ©e qui s’est contractĂ©e dans mon billet en “barrières juridictionnelles”. Je n’ai aucun doute sur l’impartialitĂ© des juridictions, et l’existence de ces barrières montre que cette impartialitĂ© doit ĂŞtre crainte !
Maintenant, ce malentendu Ă©cartĂ©, je ne suis pas d’accord avec votre indulgence Ă l’Ă©gard de l’administration. Je pense que, sous la pression Ă©lectoraliste, le pouvoir politique a une fâcheuse tendance Ă se servir des Ă©trangers comme d’une matière commode pour montrer sa dĂ©termination Ă rĂ©soudre diffĂ©rents problèmes. La dĂ©sorganisation administrative a bon dos.
Lundi 10 sept 2007 à 15:36
Eolas a dit :
Et je me permets de rappeler la honteuse rĂ©ponse de Christian Estrosi, Ă l’Ă©poque ministre dĂ©lĂ©guĂ© Ă l’amĂ©nagement su territoire, Ă l’interpellation de Jean-Christophe Lagarde le 10 mai 2006.
Lundi 10 sept 2007 à 17:27
groM a dit :
Salutaire rappel …
Lundi 10 sept 2007 à 18:02
f.rolin a dit :
Je me demande si le dĂ©lai excessif pour obtenir un rendez vous ne pourrait pas justifier la mise en oeuvre d’un rĂ©fĂ©rĂ© “mesure “utile”, devant le juge administratif.
Mais Ă©videmment, cette manière d’entrĂ©e en matière avec l’administration risque de ne pas la mettre dans les meilleures dispositions
Jeudi 13 sept 2007 à 10:40
groM a dit :
Pourquoi pas, quelle belle marque d’intĂ©gration rĂ©publicaine cela serait que de faire respecter l’Ă©tat de droit par l’administration !
Jeudi 13 sept 2007 à 10:49