Comme une poussière d’hommes
J’ai eu le plaisir, grâce Ă Gallica, de lire la totalitĂ© des leçons donnĂ©es par l’immense LĂ©on Duguit, le cĂ©lĂ©bre chef de file de “l’Ă©cole de Bordeaux”, dite encore “Ă©cole du service public”, Ă l’universitĂ© de Columbia dans les annĂ©es 1920-1921.
Le moins que l’on puisse dire est que le juriste ne sort pas indemne de cette lecture, dont j’espère, sans trop d’espoir, faire un compte-rendu aussi fidèle que possible.
Il y a tout d’abord la clartĂ© de l’expression. S’il est vrai qu’une langue limpide traduit un esprit puissant, on prend peu de risques Ă avancer que Duguit disposait des deux.
Il vient ensuite de la lecture de ces confĂ©rences que LĂ©on Duguit n’est n’y rousseauiste, ni marxiste. Ainsi peut-il Ă©crire, avec une franchise Ă laquelle le recul de l’histoire donne une force troublante: “J-J Rousseau que, par une erreur singulière, on cite souvent comme l’inspirateur des doctrines libĂ©rales de la DĂ©claration des droits promulguĂ©e en 1789, […] est au contraire l’initiateur de toutes les doctrines de dictature et de tyrannie, depuis les doctrines jacobines de 1793 jusqu’aux doctrines bolchĂ©viques de 1920.”
On aura davantage de mĂ©fiance Ă l’Ă©gard des vues de Duguit sur la guerre de 14-18, guerre qui voit selon lui la victoire des Etats-Nations sur les Etats-Souverains, en particulier lorsqu’il reprend le thème contemporain de “la guerre du droit”. LĂ encore, le recul de l’histoire a montrĂ© ce que cette opposition pouvait avoir d’artificielle - et, malheureusement, de prĂ©caire. Mais je dois avouer quelques tendresse pour cet aveuglement du temps. Les hommes de 14 ont suffisament souffert pour pouvoir se le permettre, et Ă tout prendre, le mythe dĂ©iste de la souverainetĂ© nationale, dont “la guerre du droit” est un avatar, est plus beau que le froid rĂ©alisme de la doctrine souverainiste.
On souriera enfin avec indulgence quand Duguit, après avoir chantĂ© les louanges de la Cour SuprĂŞme des Etats-Unis et du coup de gĂ©nie que fut Marbury vs. Madison, prophĂ©tise l’arrivĂ©e du contrĂ´le par voie d’exception en France. Nul n’est hĂ©las prophète en son pays.
Mais la qestion qui est vraiment au coeur du propos de Duguit dans ces 13 leçons est celle des rapports entre souverainetĂ© et libertĂ©; une question d’une brĂ»lante actualitĂ©.
Après avoir prĂ©sentĂ© les notions de Nation et de souverainetĂ©, Duguit exprime la contradiction fondamentale que porte le concept de souverainetĂ©: si la souverainetĂ© “une et indivisible” correspond Ă la volontĂ© d’un corps, la Nation, dont il ne dĂ©montre par ailleurs l’existence comme fait sociologique, rien dans la science positive ne prouve que le fait sociologique national se traduise par l’expression d’une volontĂ© cohĂ©rente. Rien, si ce n’est “parce qu’on y a une vĂ©ritĂ© d’ordre religieux, un article de foi, un dogme.” Rien davantage n’explique les limitations apportĂ©es Ă la souverainetĂ© des Ă©tats dans l’ordre international.
Dès lors, si la souverainetĂ© n’est que l’expression d’intĂ©rĂŞts particuliers agrĂ©gĂ©s, si le droit naturel est profondĂ©ment individualiste alors que tout dans le fait social fait de l’homme un animal social, comment justifier l’existence et la nĂ©cessitĂ© de dĂ©fendre les droits fondamentaux ?
Duguit expose alors sa thĂ©orie, qu’il baptise de solidariste.
Selon lui, l’homme est, irrĂ©ductiblement, un animal social. Dès lors, la conception individualiste ne peut ĂŞtre que profondĂ©ment erronĂ©e en ce qu’elle oppose les droits de l’individus - ici droit positif - et ceux du groupe social - ici droit naturel. Duguit propose donc un changement de perspective pour rĂ©soudre cette contradiction. Aux “droits de l’Homme”, il substitue des “devoirs de l’Homme”, devoirs avec lesquels la sociĂ©tĂ© ne peut interfĂ©rer qu’autant que leur affirmation empiète sur la possibilitĂ© d’exercice de ces devoirs par les autres hommes. Ainsi, pour ĂŞtre plus concret, la libertĂ© d’entreprise devient-elle un “devoir d’entreprise” de l’homme social; la libertĂ© d’expression un “devoir de faire circuler les idĂ©es”, et ainsi de suite. Le tout pour l’intĂ©rĂŞt commun.
Cette thĂ©orie est fort intĂ©ressante. Elle permet tout d’abord de dĂ©fendre les droits de l’Homme en se fondant non pas sur le droit naturel, mais sur le positivisme, ce qui est nettement plus satisfaisant sur le plan de la construction scientifique.
Elle permet de mieux rendre compte des rapports de limitation qui existent entre les droits individuels et les droits collectifs. Un apport Ă garder en tĂŞte lorsque l’on entend, par exemple en Chine, que les droits de l’Homme n’y existent pas et que seuls d’hypothĂ©tiques “droits humains” garantissent le citoyen contre l’arbitraire de l’Etat.
La thĂ©orie de Duguit a aussi le mĂ©rite d’intĂ©grer dans un mĂŞme système les droits de l’Etat sur l’individu et les devoirs de l’Etat envers la sociĂ©tĂ©, au premier desquels on trouve l’obligation de “d‘organiser en services publics les activitĂ©s dont l’accomplissement sans interruption est nĂ©cessaire pour la rĂ©alisation de la solidaritĂ© sociale.” Cette brillante synthèse, très cartĂ©sienne, sĂ©duira encore malgrĂ© la crise actuelle de la notion de service public.
Enfin, cette thĂ©orie rĂ©concilie positivisme et humanisme. Car c’est dans l’exercice de ces fameux “devoirs” que l’Homme exerce finalement son libre-arbitre et sa crĂ©ativitĂ©, pour lui-mĂŞme et dans l’intĂ©rĂŞt gĂ©nĂ©ral. Un bien beau programme ma foi.
*
* *
Pour terminer quelques citations, glânées au fil de la lecture. Juste pour le plaisir de relire Léon Duguit.
“Le roi doit assurer l’ordre et la paix par la Justice”
“Le droit international est fait pour les Etats, et non les Etats pour le droit international” (Jellinek)
“Robinson dans son Ă®le n’a pas de droit. L’homme ne peut avoir de droits que lorsqu’il entre en relations avec d’autres hommes.”
“GĂ©mir, prier et pleurer sont Ă©galement lâches.
Fais énergiquement ta longue et lourde tâche,
Dans la voie oĂą le sort a voulu t’appeler,
Puis après, comme moi, souffre et meurs sans parler.” (Vigny)
“Les gouvernant sont juridiquement obligĂ©s d’organiser en services publics les activitĂ©s dont l’accomplissement sans interruption est nĂ©cessaire pour la rĂ©alisation de la solidaritĂ© sociale.”
“[A propos de la conception solidariste] La propriĂ©tĂ© capitalise n’est pas un droit, elle est une fonction”
“Le propriĂ©taire capitaliste est vĂ©ritablement investi d’une fonction sociale dĂ©terminĂ©e. Son droit subjectif de propriĂ©tĂ©, je le nie; son devoir social, sa fonction sociale, je l’affirme.”
“Toutes les classes se valent, parce qu’elles coopèrent toutes Ă la vie sociale.”
“[A propos des classes sociales] des groupements d’individus appartenant Ă une mĂŞme sociĂ©tĂ© nationale, mais entre lesquels il existe une interdĂ©pendance particulièrement Ă©troite, parce qu’ils accomplissent une besogne de mĂŞme ordre dans la division du travail social.”
“La souverainetĂ© a la compĂ©tence de sa compĂ©tence.”
“Comment donc cette conception de la souverainetĂ© nationale qui, en science positive, ne soutient pas l’examen, a-t-elle occupĂ© et occupe-t-elle encore une place aussi considĂ©rable dans la vie et dans la conscience des peuples modernes ?”
“L’Etat formidablement puissant, parce qu’il s’appuye sur le dogme de la souverainetĂ© nationale, qui compte de nombreux croyants, règne sans contrepoids sur la masse des individus, dĂ©clarĂ©s tous Ă©gaux, mais isolĂ©s, impuissants, formant comme une poussière d’hommes.”
PS: A me relire, il était vraiment tard
somni a dit :
Ah, je comprends maintenant pourquoi tu sais comment s’Ă©crit Duguit
. Et bien, en tous les cas, merci bien, j’irai moi-aussi lire tout cela. En plus, les citations donnent vraiment envie de s’y plonger !
Mercredi 7 nov 2007 à 13:35
groM a dit :
Il faut d’autant plus le lire que je n’ai pu que trahir sa pensĂ©e, par simplification et par incomprĂ©hension
Gallica est vraiment d’une richesse phĂ©nomĂ©nale: je vais d’y tĂ©lĂ©charger “La contribution Ă la thĂ©orie gĂ©nĂ©ral du droit” de CarrĂ© de Malberg, j’en bave d’avance (mĂŞme si le premier volume dĂ©passe les 800 pages …) tu verras aussi dans “SouverainetĂ© et libertĂ©” que l’ouvrage qui a Ă©tĂ© scannĂ© a dĂ» ĂŞtre lu par un fervent marxiste, qui s’indigne en marge des Ă©crits de Duguit lorsqu’il dĂ©crit la doctrine marxiste (”Faux !! Et dire que c’est un juriste cĂ©lèbre !“) Je soupçonne quand mĂŞme qu’il ne soit pas allĂ© au bout: les annotations ne se poursuivent pas aussi longtemps que les imprĂ©cations duguiennes.
Mercredi 7 nov 2007 à 14:59
Lawyer a dit :
C’Ă©tait une très bonne idĂ©e que de mettre ce rĂ©sumĂ© (très bien fait, vraiment) sur la pensĂ©e de Duguit, auteur très riche et assurĂ©ment, hĂ©tĂ©rodoxe quand on le compare aux auteurs de son Ă©poque - Ă tel point qu’il n’avait que peu de choses Ă voir avec les auteurs ultĂ©rieurs de l’Ecole du service public (mis Ă part le fait qu’ils venaient tous de Bordeaux !).
Néanmoins, la théorie solidariste de Duguit est critiquable (qu’on y adhère ou non) sur de nombreux points, et j’avoue ne pas comprendre en quoi elle inspire toujours autant les publicistes qui, je le constate tous les jours, ont quand même un fond doctrinal qui correspond assez au radicalisme de gauche de Duguit et plus largement au socialisme - je ne crois pas me tromper concernant ce blog et tous ceux qui sont listés à droite de l’écran
Revenons-en Ă Duguit. Dire que la propriĂ©tĂ©, par exemple, est un devoir, ne peut ĂŞtre scientifiquement acceptĂ© que si l’on explique quel est le contenu de ce devoir. Ce que Duguit n’a jamais fait avec exactitude… et c’est lĂ ce que je critique Ă une approche trop sociologique, et pas assez “juridique” sur certains points de sa thĂ©orie gĂ©nĂ©rale du droit.
Pour info, sur Gallica on peut trouver les Ă©crits d’un grand libĂ©ral de l’Ă©poque, Edouard de Laboulaye - et ses Ă©crits ne reprĂ©sentent pas du tout l’individualisme “”Ă©goiste”" et “”mĂ©sestimant les règles de la solidaritĂ© sociale”" que dĂ©crivait Duguit.
Bien sur, Laboulaye incarne le libéralisme de Constant, farouchement hostile à l’Etat, mais il ne nie pas pour autant le rôle régulateur de l’Etat, et vante comme tous les libéraux de l’époque le contrôle de constitutionnalité à l’américaine (que les administrativistes français rejetaient fermement).
A découvrir… Et Laboulaye est aussi limpide que Duguit ! ! !
Jeudi 8 nov 2007 à 14:25
groM a dit :
Merci pour ce commentaire qui, je ne crois pas me tromper, vient d’un vrai tenant du libĂ©ralisme.
Le reproche que vous faites Ă Duguit de ne pas dĂ©crire en termes positifs le contenu de ces fameux devoirs me semble mal fondĂ©. L’affirmation libĂ©rale des droits de l’Homme, par exemple le droit de propriĂ©tĂ© tel qu’il rĂ©sulte de la dĂ©claration des droits de 89, est Ă©noncĂ© en termes tout aussi flous: l’article 17 en donne mĂŞme une dĂ©finition nĂ©gative.
Vous me direz que, s’agissant d’une libertĂ©, c’est attendu: tout ce qui n’est pas expressĂ©ment interdit est permis, alors que s’agissant d’un devoir, il est nĂ©cessaire de limiter avec prĂ©cision l’Ă©tendue des obligations qu’il engendre.
Mais vous conviendrez avec voix que cerner les limites d’un droit est long et dĂ©licat - en tĂ©moignent les dizaines de dĂ©cision du conseil constitutionnel qui traitent de la question, et qu’auraient Ă©tĂ© bien incapables de prĂ©voir les thĂ©oriciens libĂ©raux du XIXème.
Et puis je pense qu’il serait une erreur de n’envisager les “devoirs” qu’Ă©noncent Duguit sous un jour trop contraignant. D’une part parce que la raison d’ĂŞtre de ces devoirs est de fournir un cadre conceptuel pour justifier les *droits* auxquels ils sont associĂ©s. D’autre part parce que s’ils Ă©noncent des obligations positives, on ne peut guère trouver chez Duguit que des obligations de moyens, voire peut-ĂŞtre une obligation morale. La sociĂ©tĂ© n’est pas que droit, elle est aussi un fait social; cette thĂ©orie a le mĂ©rite d’en rendre un peu compte.
Jeudi 8 nov 2007 à 15:55
Lawyer a dit :
Bonjour,
Je réponds (un peu tardivement) au post :
« « Vous me direz que, s’agissant d’une liberté, c’est attendu: tout ce qui n’est pas expressément interdit est permis, alors que s’agissant d’un devoir, il est nécessaire de limiter avec précision l’étendue des obligations qu’il engendre. » »
Exactement ; comme le disent les commissaires du gouvernement depuis des temps immĂ©moriaux (mouais, faut pas exagĂ©rer non plus…) la libertĂ© est la règle, la restriction, l’exception (e.g, commissaire du gouvernement Corneille sur Baldy, CE, 10 aoĂ»t 1917).
Et il n’est pas en soi mauvais, quoi qu’en disent parfois certains, d’avoir des définitions négatives de concepts, ce qui laisse la place à la souplesse d’interprétation du juge.
Entendons-nous bien : ce que je conteste avec du Duguit ce n’est pas d’avoir introduit de la sociologie en droit, c’est d’avoir totalement renversé la machine des droits subjectifs individuels en usant du concept de « solidarité sociale ».
Car, concernant le fait qu’il prĂ©sente le droit comme un « fait social », en fait ce n’est pas nouveau : les courants rĂ©alistes le mettaient (le mettent) aussi en avant ; les plus connus de ce long mouvement, hostile aussi bien au droit naturel qu’au strict droit positif, Ă savoir : Eugen Ehrlich, F GĂ©ny, Roscoe Pound et bien d’autres ont Ă©tabli des thĂ©ories (certes toutes diffĂ©rentes) basĂ©es sur des arguments scientifiques, Ă©conomiques, biologiques bref, sociologiques, mais sans pour autant avoir besoin de briser la doctrine des droits subjectifs en parlant de « devoirs » ou de « fonction sociale». Si j’ai un droit X, c’est parce que l’on me l’a reconnu (par contrat, dĂ©claration de droits…) ce qui constitue dĂ©jĂ et en soi un fait social qui tend Ă me donner X.
Au loisir d’en discuter encore,
Mardi 13 nov 2007 à 18:39
Toréador a dit :
Duguit a très fortement influencĂ© aussi les Ă©coles “libĂ©rales” de droit international, Ă commencer par Georges Scelles. C’est une conception qui me semble toutefois un peu datĂ©e. Le jus gentium annoncĂ© par les “prophètes” comme un droit innĂ© nĂ© du fait social hors de la volontĂ© des Etats m’apparaĂ®t relativement thĂ©orique.
Merci pour l’adresse, toutefois.
Toréador
Lundi 17 dĂ©c 2007 à 14:21
koko a dit :
duguit a surtout lu son Nietzsche et son Schopenhauer. L’homme n’est qu’un animal rationnel, les droits de l’homme dits devoirs de l’homme selon duguit ne sont que l’expression meme de la pensĂ©e Nieztcheene, l’homme achevant sans relache des procedĂ©s permettant d’oublier qu’il est animal mais aussi de procrĂ©er et de se protoger contre son predateur (comme tout animal) qui n’est autre que lui meme (merci hobbes)
Jeudi 3 jan 2008 à 01:32