La graine et le mulet
J’ai eu la chance d’aller voir la graine et le mulet, le nouveau film d’Abdellatif Kechiche, auteur de la par ailleurs remarquable Esquive. La soirĂ©e a Ă©tĂ© riche d’enseignements.
Première morale de la soirée: il ne suffit pas de faire un film sur des immigrés qui galèrent français de la diversité en proie à une précarité grandissante pour faire un bon film.
Entendons-nous bien: le jeu des acteurs est remarquable, et de ce point de vue, Kechiche est un maĂ®tre. La jeune actrice qui joue le rĂ´le de la belle fille du hĂ©ros, Hafsia Herzi, est extraordinaire de vitalitĂ©, et Habib Boufarès campe un vieil ouvrier très convaincant dans sa fragilitĂ© et son obstination. Mais hĂ©las … le cinĂ©ma, c’est aussi du rythme, et lĂ , le rythme manque cruellement.
Entre la belle-fille qui dĂ©couvre que son mari la trompe et pique une crise de nerf qui dure bien 10 minutes, le repas familial autour du couscous, Ă coups de gros plan sur les graines de semoule demeurĂ©es collĂ©es aux lèvres des personnages, la danse du ventre qui s’Ă©ternise, le film dure 2 heure 31, largement de quoi faire oublier, dans un bâillement, ses bonnes intentions initiales. Ajoutez Ă cela quelques clichĂ©s sur les bons français un peu cons et racistes sur les bords, et vous obtenez un film dĂ©cevant, d’autant que ce sont ici les choix de rĂ©alisation et de montage qui sont en cause, pas le scĂ©nario ni les acteurs.
Deuxième morale de la soirĂ©e: la difficultĂ© d’assurer l’effectivitĂ© du droit. Dans un scène, le personnage principal se fait virer par son patron, qui veut le passer d’un temps plein Ă un mi-temps sans lui demander son avis. Si ce personnage connaissait le droit du travail, il saurait que la rĂ©duction du temps de travail est une modification du contrat de travail et qu’il ne peut ĂŞtre obligĂ© de l’accepter: son patron a le choix entre le statu quo et le licenciement. Dans une autre scène, son gendre explique qu’il enchaĂ®ne les CDD, sans savoir qu’il pourrait se faire requalifier en CDI. Tout ça pour dire que c’est pas le tout d’avoir un droit protecteur si personne ne le connaĂ®t et ne songe Ă s’en prĂ©valoir, et que les gens qui en auraient le plus besoin sont les moins bien informĂ©s. Alors Ă quand l’enseignement du droit au lycĂ©e ?
La troisième morale de la soirĂ©e, c’est que j’ai beau mener en ce moment une vie d’ascèse (l’Ă©tude de la novation et de la dĂ©lĂ©gation parfaite n’a rien Ă envier aux discussions thĂ©ologiques sur le salut de l’âme), c’est le paradis comparĂ© Ă une vie d’ouvrier dans un chantier naval.