Rural !
S’il est bien quelque chose qu’on n’apprend pas sur les bancs des facultĂ©s de droit, en tout cas lors des premières annĂ©es, c’est bien l’aspect profondĂ©ment humain des professions juridiques. Le juge qui envoie en prison, l’avocat qui explique la peine Ă la famille du condamnĂ©, l’huissier qui le saisit, tous sont confrontĂ©s, plus ou moins durement, au facteur humain. Le publiciste seul, pourrait, Ă cet Ă©gard, s’estimer un peu Ă©pargnĂ©. Mais il aurait bien tort : la victime estropiĂ©e par un dommage de travaux publics ou le propriĂ©taire expropriĂ© sont lĂ pour lui rappeler.
A dĂ©faut de frĂ©quenter les juridictions de l’expropriation, les nĂ©ophytes pourront, comme moi, lire avec profit « Rural ! Chronique d’une collision politique » de Davodeau.
« Rural ! » est un reportage en bande dessinée, qui devait, à l’origine, traiter de la vie dans une exploitation agricole « bio », quelque part dans l’Anjou profond. Mais hélas, l’autoroute A87 est venue mettre un terme à ce projet, et l’auteur, qui avait pu devenir familier avec ceux qui vivaient sur ce bout de terre, changeant son fusil d’épaule, nous raconte par le menu une opération d’expropriation.
Tout commence donc avec les travaux d’archéologie préventive ; se poursuit, l’arrêté de cessibilité obtenu, avec la démolition des immeubles placés sur le tracé ; un flashback nous ramène à l’enquête publique ou à la contestation de la déclaration d’utilité publique devant le Conseil d’Etat.
Mais, au-delĂ de ce rappel de la procĂ©dure administrative de l’expropriation - curieusement, la phase judiciaire est quasi absente du rĂ©cit, on rĂ©alise ce que les champs dans lesquels les archĂ©ologues travaillent reprĂ©sentent comme effort pour ceux qui les ont exploitĂ©s ; que cette bicoque qu’on dĂ©molit, et qu’on indemnise pour une misère, reprĂ©sente 10 ans de travaux pour ses propriĂ©taires ; que l’enquĂŞte publique, mĂŞme dĂ©mocratisĂ©e, est le jouet des puissances locales ; et que la contestation devant le Conseil d’Etat n’est qu’une tentative dĂ©sespĂ©rĂ©e, celle du pot de terre conte le pot de fer.
On parle peu de l’expropriation. C’est bien dommage, car c’est bien un domaine où la puissance de l’Etat traite sans mansuétude les individus. « Rural ! » en est un nouveau témoignage.
PS: Merci donc Ă notre chargĂ© de TD, dont j’ignore le nom, de nous en avoir donnĂ© la rĂ©fĂ©rence.
Passant a dit :
Au vu du nombre de professions juridiques dans lesquelles on hĂ©rite de la charge de son père, la facultĂ© aurait tort de se mĂŞler de cette Ă©ducation familiale qui plus sĂ»rement que tout enseignement apprendra au futur juriste Ă gĂ©rer son affaire, la FacultĂ© lui enseignant l’art de se mĂŞler de celles des autre.
Mardi 4 mar 2008 à 12:25
GH a dit :
« tous sont confrontés, plus ou moins durement, au facteur humain »
Par pitiĂ©, Ă©vitez d’employer ce langage managĂ©rial, qui n’a prĂ©cisĂ©ment pas sa place en sciences humaines!
Mercredi 5 mar 2008 à 02:09
groM a dit :
Et comment les sciences humaines dĂ©crivent-elles quelqu’un qui est en larmes ?
Mercredi 5 mar 2008 à 09:05
O. Fuchs a dit :
Un blog juridique qui fait de la promotion pour Rural! FĂ©licitations, très bien pour montrer ce qu’est une procĂ©dure d’expropriation, apprendre des rudiments du droit applicable Ă l’AB et, surtout, illustrer l’intĂ©rĂŞt d’une mise en Ĺ“uvre des engagements pris au Grenelle de l’environnement.
A conseiller aussi, du mĂŞme auteur, “Les mauvaises gens”, sur l’avènement du syndicalisme et l’Ă©volution des relations du travail et le magnifique “Un homme est mort”, qui en sciences politiques permettra de saisir l’âpretĂ© des luttes survenues Ă Brest dans les annĂ©es 1950 et de dĂ©couvrir ou redĂ©couvrir, avec Ă©motion, ce fameux poème de Paul Eluard.
Davodeau ou le reporter de la BD. Je m’arrĂŞte lĂ , et non, je ne suis pas attachĂ© de presse de Davodeau!
Mercredi 5 mar 2008 à 16:11
GH a dit :
Le “facteur humain” est un terme qui a un sens spĂ©cifique, issu de la technique, et distinct du domaine du droit, lequel a pour fin l’Homme. Parler de “facteur humain” en droit, comme s’il s’agissait d’une “variable” parmi d’autres, c’est nier que le droit soit une crĂ©ation humaine. Car je vois mal quels peuvent ĂŞtre les autres “facteurs” dont vous parlez (le facteur animal? le facteur environnemental? si vous rĂ©flĂ©chissez bien c’est toujours de l’Homme qu’il est question). Sauf Ă considĂ©rer les juristes comme des personnes sans aucune sensibilitĂ©, en purs techniciens dĂ©cervelĂ©s et obĂ©issant aux ordres…
Mercredi 5 mar 2008 à 22:37
groM a dit :
C’est drĂ´le de voir que vous me reprochez d’utiliser Ă mauvais escient un terme technique alors que j’ai prĂ©cisĂ©ment utilisĂ© ce terme pour son caractère de mot-valise.
Sur le plan technique, le concept de “facteur humain” est loin d’ĂŞtre prĂ©cis. Prenez par exemple la manière dont il est utilisĂ© en accidentologie: les mĂ©dias vont parler de “facteur humain”, mais pas les rapports d’accident du BEA, qui vont rechercher quelle cause, plus souvent combinaison de causes, est Ă l’origine de l’accident. Si un avion heurte au sol un autre avion, quelle en est la cause ? Une mauvaise communication d’un des avions avec la tour ? Le non respect d’une signalisation d’arrĂŞt marquĂ©e au sol ? La non vĂ©rification d’une check-list ? Et si mauvaise communication il y a, d’oĂą vient-elle ? Une mauvaise interprĂ©tation d’un terme technique en anglais ? Une mauvaise audition d’un message du fait de la fatigue de l’Ă©quipage ? Tout ça pour dire que la notion de “facteur humain” est tout aussi sujette Ă caution dans le champ technique que dans le champ juridique.
Maintenant, relisez mon billet. Je ne crois pas y dire que les juristes sont dĂ©pourvus d’humanitĂ©: au contraire, ils y font face tous les jours. Par contre ce qui est certain, c’est que la catĂ©gorie des juristes, comme toutes les professions et groupes humains, disposent d’une proportion certaine de “purs techniciens dĂ©cervelĂ©s et obĂ©issant aux ordres” !
Jeudi 6 mar 2008 à 09:07
Fer a dit :
Peut-ĂŞtre devrait-on informer les aspirants Ă©tudiants que les professions juridiques consistent essentiellement Ă agir avec toute l’Ă©nergie, la motivation et le talent dont on dispose de sorte Ă l’Ă©tablissement et au maintien des inĂ©galitĂ©s consacrĂ©es par la loi dans la sociĂ©tĂ©.
La qualitĂ© du remplissage des amphis compenserait utilement l’effectif.
Jeudi 6 mar 2008 à 13:06
groM a dit :
@Fer: je vous soupçonne d’avoir une lecture marxiste du droit, superstructure des rapports de production
Jeudi 6 mar 2008 à 16:12
en passant a dit :
Quand on a menacĂ© une huissier de porter plainte auprès de la chambre des huissiers, et que cette dame nous a rĂ©pondu qu’on pouvait toujours essayer mais qu’elle Ă©tait la prĂ©sidente de cette chambre…on a comme un coup de mou dans la confiance qu’on avait dans la justice…et ses sbires applicateurs…
quand il a fallut ĂŞtre pistonnĂ© par un politicard de “gauche” pour que cette dame vous rende la moitiĂ© de l’argent qu’elle vous avait volĂ©…et c’est tout, n’en espĂ©rez pas plus…c’est dĂ©jĂ mieux que rien…on ne se demande plus Ă quoi les politicards perdent leur temps…
on se dit qu’en tout cas, si elle n’est pas superstructure au service des propriĂ©taires de tout poil (surtout vison) et autres capitalistes plus ou moins notoires…si elle n’est pas superstructure des rapports de production…en tout cas ça y ressemble…et elle est rarement en tout cas au service des pauvres condamnĂ©s Ă avoir au mieux des avocats commis d’office et mal payĂ©s (et du coup pas forcĂ©ment très motivĂ©s)…
Quand on a Ă faire Ă des dames juges qui ne savent pas vĂ©rifier un dĂ©compte de loyers en retard (ou qui estiment qu’elles n’ont pas Ă s’abaisser Ă de tels sordides calculs)…
bon, j’arrĂŞte la liste…
Vendredi 7 mar 2008 à 01:23
Fer a dit :
Je ne voyais pas ça comme ça : ce que vous dĂ©crivez (superstructure de la production) est plus la pointe de la thĂ©orie Ă©conomique nĂ©oclassique qu’une lecture purement marxiste, mĂŞme s’il s’agit effectivement de l’analyse sur laquelle repose le raisonnement marxiste : les institutions au service du fonctionnement et de la pĂ©rĂ©nitĂ© d’une Ă©conomie de marchĂ© conceptuellement crĂ©atrice d’inĂ©galitĂ©s.
Vendredi 7 mar 2008 à 11:00
Passant a dit :
en passant : Vous venez de dĂ©couvrir l’intĂ©rĂŞt de programmer l’un des raccourcis de votre tĂ©lĂ©phone portable sur la fonction dictaphone. Et vous venez Ă©galement de dĂ©couvrir en quoi Youtube (pas Dailymotion : trop proche du pouvoir en FranceĂ est un rĂ©el progrès social pour y balancer vos meilleurs scoops.
Une bonne raison de s’intĂ©resser aux rĂ©elles possibilitĂ©s techniques de ces outils si modernes auxquels il devient presque impossible d’Ă©chapper.
Vendredi 7 mar 2008 à 15:16