Ratification express
Le projet de loi constitutionnelle de modernisation des institutions de la Vème RĂ©publique est en discussion Ă l’AssemblĂ©e Nationale. Au delĂ des dispositions les plus en vue, le texte adoptĂ© contient certains “petits ajustements” qu’il n’est pas inintĂ©ressant d’analyser. Ainsi l’article 13 bis insère-t-il une phrase dans l’article 38 de la constitution, disposant que “[Les ordonnances] ne peuvent ĂŞtre ratifiĂ©es que de manière expresse“.
On connaĂ®t le mĂ©canisme des ordonnances de l’article 38, ces hĂ©ritières des dĂ©crets-loi des IIIème et IVème RĂ©publique. Elles permettent au Parlement de dĂ©lĂ©guer sa compĂ©tence dans les matières lĂ©gislatives par le biais d’une loi d’habilitation qui dĂ©termine, en principe de manière prĂ©cise, l’Ă©tendue dans le temps et l’espace juridique des mesures que le gouvernement est autorisĂ© Ă prendre dans le domaine de la loi, c’est-Ă -dire dans les matières de l’article 34. Ces ordonnances ont ensuite vocation Ă ĂŞtre ratifiĂ©es par une autre loi, ce qui leur donne pleine valeur lĂ©gislative. Avant cela, les ordonnances ont valeur rĂ©glementaire et peuvent ĂŞtre soumises au contrĂ´le du juge de l’excès de pouvoir (CE 24 avril 1961 FĂ©dĂ©ration Nationale des Syndicats de Police). Si aucun projet de loi de ratification n’est dĂ©posĂ© dans le dĂ©lai donnĂ© dans la loi d’habilitation, l’ordonnance devient caduque.
Le problème, c’est que si la Constitution a prĂ©vu un mĂ©canisme de ratification expresse, le juge s’est reconnu le pouvoir d’estimer que le lĂ©gislateur avait le pouvoir de ratifier implicitement une ordonnance, en votant des dispositions lĂ©gislatives qui la modifient ou qui y font rĂ©fĂ©rence (voir Ă titre d’exemple CE Section, 1er mars 1996, qui concernait la ratification implicite d’un dĂ©cret-loi).
L’intention du lĂ©gislateur est ici, comme souvent, louable. Selon les mots du rapporteur du projet de loi, M. Warsmann, “Il est toujours extrĂŞmement dĂ©sagrĂ©able de s’apercevoir que l’adoption d’un amendement tendant simplement Ă modifier une ordonnance a pour effet de ratifier l’ensemble de ses dispositions. Ces dernières passent alors du domaine rĂ©glementaire au domaine lĂ©gislatif. Nous souhaitons que la ratification ne puisse plus ĂŞtre qu’explicite – l’amendement modifiant l’ordonnance prĂ©cisant que son adoption vaut ratification – ce qui permettrait de renforcer la transparence de notre droit, sans rĂ©duire pour autant les moyens d’action du Gouvernement.” Ainsi, c’est un impĂ©ratif de sĂ©curitĂ© juridique qui est implicitement invoquĂ©, celui qui consiste Ă dire que le Parlement ratifie des ordonnances par inadvertance, leur confĂ©rant ainsi un caractère lĂ©gislatif qu’il n’a pas entendu leur donner. On peut donc ĂŞtre extrĂŞmement sceptique sur le point de savoir si cette exigence de ratification expresse amĂ©liorerait les choses de ce point de vue. Si le Parlement n’a pas conscience des enjeux de son vote, ce n’est pas cette disposition qui va changer les choses.
En revanche, cet amendement pose deux problèmes de taille. Que serait d’abord le contrĂ´le opĂ©rĂ© par le Conseil Constitutionnel sur une loi qui modifierait le texte d’une ordonnance sans la ratifier expressĂ©ment ? Au regard de la nouvelle rĂ©daction de l’article 38, on peut rĂ©ellement se demander si le Conseil ne serait pas obligĂ© de dĂ©clarer de telles dispositions inconstitutionnelles. De mĂŞme, est-ce que cette nouvelle phrase implique que la ratification doit inclure toute l’ordonnance, ou bien est-il loisible au Parlement de ne ratifier que certaines dispositions de l’ordonnance ? M. Lagarde semble s’en ĂŞtre Ă©mu au cours de la discussion, et il lui a Ă©tĂ© rĂ©pondu qu’un dĂ©bat permettrait alors au Parlement de dĂ©terminer ce qu’il convenait de ratifier. Il demeure qu’on connaĂ®t la distance qui sĂ©pare les dĂ©bats parlementaires de la pratique.
Au delĂ de ces questions, on peut regretter que la discussion parlementaire, s’agissant de dispositions constitutionnelles aussi importantes que laconiques, soit aussi rapide. L’amendement en question n’a fait l’objet en sĂ©ance publique que de 6 interventions, dont l’une, particulièrement dĂ©raisonnable proposant de supprimer purement et simplement le mĂ©canisme des ordonnances. DĂ©bat express, donc, pour la ratification expresse.