Bloghorrée

Extrêmiste de la laïcité depuis 1976

Mardi 3 juin 2008

La paix des familles

Je garde assez peu de souvenirs de mon cours de droit de la famille. Mais s’il est une expression qui m’a marquĂ©, c’est celle de “paix des familles”, cette indispensable tranquillitĂ© de de la vie intime. Il faut oublier les dĂ©chirements d’un temps; il faut Ă©viter ces dĂ©chirements; il faut que la rĂ©alitĂ© sociologique prime sur la rĂ©alitĂ© biologique.

Ainsi le fameux dĂ©lai de viduitĂ© de l’ancien article 228 du code civil, un texte complètement archaĂŻque qui voulait que la femme - traitĂ©e comme une gĂ©nisse - ne puisse se remarier moins de 300 jours après la fin d’un prĂ©cĂ©dent mariage, avait-il le mĂ©rite d’Ă©viter toute contestation sur la paternitĂ© de l’enfant nĂ© dans l’intervalle. Ainsi Ă©galement, la prĂ©somption suivant laquelle “L’enfant conçu pendant le mariage a pour père le mari” (article 312), peu important que le père biologique soit le mĂŞme, la rĂ©alitĂ© de la vie en commun primant sur les chromosomes. Ainsi toujours, la possibilitĂ© d’Ă©tablir la filiation par la possession d’Ă©tat, c’est-Ă -dire la possibilitĂ©, pour un enfant qui est traitĂ© aux yeux de tous par un homme comme son fils, de devenir son fils Ă©galement aux yeux de la loi.

Et bien le moins que l’on puisse dire, c’est que la paix des familles est bien malmenĂ©e.

Je reste persuadĂ© que la fameuse dĂ©cision du TGI de Lille est correcte en droit, et qu’aussi bien la cour d’appel de Douai, si l‘appel du parquet gĂ©nĂ©ral peut prospĂ©rer, que la Cour de Cassation, si l’affaire fait l’objet d’un pourvoi dans l’intĂ©rĂŞt de la loi, ont de fortes chances de suivre les juges du fond.

Je reste aussi persuadĂ© qu’il serait malvenu d’examiner abstraitement ce qui constitue une erreur dĂ©terminante sur la qualitĂ© du conjoint. Le mariage n’est pas un appel d’offre public: la libertĂ© du mariage emporte le droit de choisir librement, arbitrairement, discriminatoirement, son conjoint, fĂ»t-ce sur des critères que les bonnes moeurs, ce “minimum d’idĂ©e morale communĂ©ment admise Ă  un moment donnĂ© par la moyenne des citoyens” (CE 20 dĂ©c 1956, SociĂ©tĂ© d’Ă©tudes cinĂ©matographiques), n’approuvent pas. D’autant que, rĂ©pĂ©tons-le, cette annulation n’a eu que des effets bĂ©nĂ©fiques pour la partie faible.

Maintenant, on peut discuter de l’opportunitĂ© de l’article 180. En gardant la nĂ©cessaire dĂ©fense de la paix des familles en tĂŞte.

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10 commentaires

  1. Rubin a dit :

    Le mariage n’est pas un appel d’offre public: la liberté du mariage emporte le droit de choisir librement, arbitrairement, discriminatoirement, son conjoint, fût-ce sur des critères que les bonnes moeurs, ce “minimum d’idée morale communément admise à un moment donné par la moyenne des citoyens” (CE 20 déc 1956, Société d’études cinématographiques), n’approuvent pas.

    C’est la meilleure phrase que j’aie lu aujourd’hui !

    Mardi 3 juin 2008 à 15:27

  2. Pilou a dit :

    S’il n’existait pas de discrimination liĂ©e Ă  la religion, au moins 97% des conjoints de juifs seraient non-juif.

    Et la mjorité des épouses de milliardaires seraient filles de prolos ; pas seulement Nadine de Rotchild.

    Mardi 3 juin 2008 à 17:19

  3. groM a dit :

    @Pilou: mon environnement proche met sérieusement à mal votre statistique. Toutes les personnes que je connais qui se décrivent comme juives ont des conjoints qui ne sont pas juifs.

    Mardi 3 juin 2008 à 19:05

  4. A Gidéat a dit :

    Pronostics :

    - appel irrecevable pour avoir laissĂ© passer le dĂ©lai. Le contraire signifierait que le Ministère public ne serait tenu par aucun dĂ©lai pour faire appel ; du point de vue de l’Ă©galitĂ© des armes et de la sĂ©curitĂ© juridique, ça pose “lĂ©gèrement” problème…

    - pourvoi en cassation dans l’intĂ©rĂŞt de la loi rejetĂ©, Ă  moins que la Cour de cassation ne soulève un moyen d’ordre public opĂ©rant (lequel ?). La Haute juridiction pourrait se placer sur le terrain du mensonge (dol) de l’Ă©pouse pour rejeter le pourvoi Ă©vitant ainsi de se prononcer explicitement. A noter que dans cette affaire, l’Ă©pouse n’aurait pas pu intenter un recours contre la dĂ©cision du TGI de Lille (de toute façon, elle n’en avait pas vraiment intĂ©rĂŞt…) en raison de l’adage Nemo auditur.

    Bref, la balle reviendra dans le camp du législateur.
    Le plus sage serait qu’il n’attende pas une dĂ©cision de justice s’il considère que l’article 180 du Code civil pose problème.

    On ne voit pas en quoi un arrĂŞt qui contredirait la dĂ©cision du TGI, fĂ»t-il un arrĂŞt Ă©manant de la Cour de cassation, mettrait fin Ă  toute controverse pour l’avenir. En effet, si la jurisprudence est une source du droit, elle ne peut rĂ©sulter d’un seul arrĂŞt. Rappelons, par ailleurs, l’interdiction des arrĂŞts de règlement posĂ©e Ă  l’article 5 du Code civil.

    Mercredi 4 juin 2008 à 08:14

  5. DMA a dit :

    Le mariage n’est pas un appel d’offre public: la liberté du mariage emporte le droit de choisir librement, arbitrairement, discriminatoirement, son conjoint, fût-ce sur des critères que les bonnes moeurs, ce “minimum d’idée morale communément admise à un moment donné par la moyenne des citoyens” (CE 20 déc 1956, Société d’études cinématographiques), n’approuvent pas.

    je suis tout Ă  fait d’accord. ce sont les suites que donnent les juristes dits “libĂ©raux” qui me gĂŞnent : les critères ne sont pas contrĂ´lĂ©s par le juge, la nullitĂ© n’est encourue qu’en cas d’erreur sur une qualitĂ© essentielle, ce n’est pas la mĂŞme chose. Autrement dit critères discriminatoires, racistes, OK mais est-ce bien le rĂ´le du juge de contrĂ´ler et de sanctionner les manquements Ă  des critères qui relèvent de l’intĂ©gritĂ© physique, du racisme ou que sais-je encore ? c’est au fond la seule chose qui me choque. ces juristes si libĂ©raux ne font en fait que pousser plus loin l’intrusion de l’Etat dans la sphère privĂ©e. Par ailleurs si de tels critères sont dĂ©terminants, ne se rapprochent-t-ils pas de la cause? cet homme ne souhaitait-il pas se marier avec cette femme pour son hymen? la cause ne doit-elle pas ĂŞtre licite et morale? je pĂŞche sĂ»rement en droit mais ce qui est certain c’est que je n’admettrais jamais un argument du type “cette annulation n’a eu que des effets bĂ©nĂ©fiques pour la partie faible” et que je coince Ă  voir apparaĂ®tre dans le code civil sur les causes d’annulations du mariage, Ă  cĂ´tĂ© de “prostituĂ©e” le terme “femme non vierge”… serais-je un peu rĂ©ac?

    Mercredi 4 juin 2008 à 11:14

  6. DMA a dit :

    PS : pour ma part j’aurais donc annulĂ© ce mariage pour cause illicite ou immorale voire qualifiĂ© d’un autre contrat nul pour cause illicite ou immorale car ne correspondant pas Ă  l’institution… ; )

    Mercredi 4 juin 2008 à 11:18

  7. groM a dit :

    Concernant l’application de la cause illicite de l’article 1133, je ne crois pas qu’elle soit applicable au mariage. Les nullitĂ©s du mariage sont Ă©numĂ©rĂ©es dans un chapitre particulier - oĂą on trouve le fameux article 180 - mais qui ne mentionne pas la notion de cause illicite. D’oĂą l’apprĂ©ciation du professeur Hauser, qui relève la propension de nos juridictions Ă  abriter derrière une erreur sur la personne ce qui n’est souvent qu’un mariage sur fausse cause ou sur cause illicite.

    Le problème fondamental ici, c’est effectivement la nature du contrĂ´le que doit effectuer le juge saisi d’une demande de nullitĂ©: s’il contrĂ´le in concreto, il risque de laisser passer des critères qui enfreignent les bonnes moeurs; s’il contrĂ´le in abstracto, il risque de laisser dans les liens du mariage des gens qui n’en veulent plus, et dont la seule erreur est d’avoir voulu annuler plutĂ´t que divorcer.

    De mon point de vue, dans cette alternative, c’est la libertĂ© du mariage qui doit servir de discriminant en premier lieu, et la protection de la partie faible, en second lieu. En l’espèce, la solution du tribunal a le mĂ©rite de concilier la chèvre et le chou, le droit des parties et le droit des personnes.

    Mercredi 4 juin 2008 à 12:54

  8. Apokrif a dit :

    Eolas disait que l’acquiescement par l’Ă©pouse empĂŞchait celle-ci de faire appel (quand elle Ă©tait encore dans els dĂ©lais), mais y a-t-il un texte qui le dit ? D’autre part, Eolas disait lui-mĂŞme qu’en l’espèce l’acquiescement n’Ă©tait pas valable: il aurait tout de mĂŞme pu avoir pour effet d’interdire l’appel ?

    Jeudi 5 juin 2008 à 04:29

  9. somni a dit :

    Franchement, Ă  partir du moment oĂą on s’accorde sur le fait que la libertĂ© du mariage implique la possibilitĂ© de choisir librement “arbitrairement” son conjoint, je ne vois pas en quoi l’opportunitĂ© d’une rĂ©forme de l’article 180 se pose. Quant Ă  l’interprĂ©tation in concreto de la condition relative Ă  l’erreur sur les qualitĂ©s essentielles, j’allais dire sur une approche purement subjective, elle est inĂ©vitable. Ce n’est pas Ă  l’État de juger abstraitement ce qui rentre en ligne de compte dans les projets de vie d’un couple et de sĂ©parer ce qui est essentiel ou pas pour eux. RĂ©former l’article 180 ne pourrait se concevoir que si l’on veut revenir sur la possibilitĂ© de se marier “arbitrairement”, l’État se donnant alors les moyens de s’immiscer dans la vie privĂ©e des individus.

    Ceux qui voudraient revenir sur l’article 180 sont en pleine contradiction. Cet article a fait entrer dans le mariage la logique des vices du consentement, renforçant sa dimension contractuelle. Ils regrettent que la mariage ne soit plus l’institution qu’il Ă©tait oĂą dominait l’ordre public. A les suivre, le mariage est trop contractuel, pas assez institutionnel. Mais se rendent-ils compte qu’il faudrait dans la mĂŞme logique revenir sur les facilitĂ©es donnĂ©es aux Ă©poux pour divorcer ? De façon plus gĂ©nĂ©rale Les libertĂ©s donnĂ©es aux individus ne seraient donc valables que quand leur utilisation correspondrait Ă  ce qu’une morale dĂ©finie par l’État commanderait ? Je suis effarĂ© par ce que j’entends actuellement chez des esprits “progressistes”. Pour parer une menace communautariste largement imaginaire, ils sont près Ă  revenir sur l’un des hĂ©ritages de mai 68 !!

    Lundi 9 juin 2008 à 20:57

  10. groM a dit :

    Réformer l’article 180 ne pourrait se concevoir que si l’on veut revenir sur la possibilité de se marier “arbitrairement”, l’État se donnant alors les moyens de s’immiscer dans la vie privée des individus.

    Je n’aurais pas dit mieux. Si on veut toucher Ă  l’article 180, il faut avoir l’honnĂŞtetĂ© d’annoncer clairement la couleur !

    Lundi 9 juin 2008 à 21:27

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