Yes, they can
Au moment oĂą Barack Obama devient le 44ème prĂ©sident des Etats-Unis, donnant par la mĂŞme occasion un sĂ©rieux coup de vieux Ă la classe politique française, il n’est pas dĂ©raisonnable de s’interroger sur les facteurs qui ont permis son succès. Il y en a, Ă mon sens, trois.
Le premier est conjoncturel. Obama est dĂ©mocrate, et vient après deux termes très, très rĂ©publicains, oĂą Georges Bush Ă©tait en fonction. Il a donc cristallisĂ© le vote des mĂ©contents avec d’autant plus de facilitĂ© que, entre les deux guerres dans lesquelles les Etats-Unis sont impliquĂ©s et la crise Ă©conomique, les sujets de mĂ©contentement ne manquaient pas.
Le deuxième facteur de succès de la candidature du “noir” Obama - whatever that means - tient au fait qu’il n’est pas issu d’une gĂ©nĂ©ration spontanĂ©e. Il y a eu, et il y a, Ă part lui, une classe politique noire aux Etats-Unis, et ce depuis de nombreuses annĂ©es. On peut citer Ă cet Ă©gard Harold Washington et Eugene Sawyer, deux anciens maires de Chicago durant les annĂ©es 80; Colin Powel, ancien chef-d’Ă©tat major et secrĂ©taire d’Etat, mĂŞme si ses fonctions ne furent pas Ă©lectives; et les nombreux reprĂ©sentants afro-amĂ©ricains au Congrès (en fait, surtout Ă la chambre des reprĂ©sentants). Obama est donc le fruit d’un processus long qui a permis aux afro-amĂ©ricains de prouver leur valeur Ă un Ă©lectorat blanc au dĂ©part rĂ©ticent.
Et nous en venons naturellement au dernier facteur. Obama a toujours eu un discours extrĂŞmement ouvert, un discours de rassemblement, qui a su rassembler toutes les composantes du peuple amĂ©ricain et qui a su dĂ©passer les clivages raciaux. Cela ne fut pas sans peine: ainsi dut-il rompre avec Jeremiah Wright, dont il Ă©tait proche, en raison des prises de positions extrĂŞmes de celui-ci. Mais avec ce discours, Obama n’est plus un homme politique noir, il devient un homme politique tout court.
Ces trois facteurs étant posés, on peut se demander quelle est la position, en France, des minorités visibles à leur égard.
Concernant d’abord les français dits issus de l’immigration, deux problèmes demeurent.
D’une part, il n’existe pas de classe politique issue de l’immigration. Il y a certes quelques figures visibles, mais elle sont très rares. Kofi Yamgnane est je crois le seul homme politique français mĂ©tropolitain ET noir qui se soit fait Ă©lire sans bĂ©nĂ©ficier d’un parrain prestigieux, puisqu’il ne fut nommĂ© secrĂ©taire d’Ă©tat par François Mitterrand qu’après avoir Ă©tĂ© Ă©lu dĂ©putĂ©. Un cas Ă opposer par exemple Ă celui de Rachida Dati. L’AssemblĂ©e Nationale demeure donc monocolore, tout comme il n’y a pas de maire de grande ville ou de PrĂ©sident de conseil rĂ©gional qui soit de couleur. MĂŞme les villes oĂą la population est en grande partie issue de l’immigration n’ont pas sautĂ© le pas. Ainsi Trappes a pour dĂ©putĂ© Jean-Michel Fourgous et pour maire Guy Malandain, Evry pour dĂ©putĂ© maire Manuel Vals, Sarcelles a pour dĂ©putĂ©-maire François Pupponi … on pourrait multiplier les exemples Ă l’infini. Dès lors, comment espĂ©rer un prĂ©sident issu de l’immigration si on n’a pas une classe politique d’oĂą il puisse sortir ?
D’autre part, j’ai l’impression que l’action politique des minoritĂ©s visibles est encore trop communautaire. La position du CRAN est Ă ce Ă©gard assez reprĂ©sentative: si cet organisme se proclame se proclame apolitique, c’est donc qu’il est communautaire, et donc qu’il exclut de son discours, voire qu’il ostracise, une bonne partie de la population française. Tout homme politique qui tiendra un discours de cet ordre ne pourra pas espĂ©rer obtenir les suffrages de tous, et par voie de consĂ©quence, accĂ©der aux plus hautes fonctions.
Les minoritĂ©s seront donc visibles politiquement dès lors qu’elles sortiront de cette position de victimes et qu’elles prendront d’assaut les partis politiques, soit par le bas, soit par le haut, en tenant un discours qui parle Ă tous. Mais pour avoir frĂ©quentĂ© les rĂ©unions du PS dans les Yvelines, tout en bas, ou bien pour avoir regardĂ© la liste des admissibles Ă l’ENA, tout en haut, j’ai peu d’espoir que cela se passe dans un futur proche. La France a rĂ©ellement une gĂ©nĂ©ration de retard. A moins bien sĂ»r que l’Ă©lection d’Obama ne soit l’Ă©lectrochoc qui accĂ©lère le changement.
Concernant les femmes ensuite, autre minoritĂ© visible (en politique, bien sĂ»r), la situation est radicalement diffĂ©rente. Il existe une classe politique fĂ©minine, que l’on doit Ă la politique de paritĂ© aux divers scrutins de liste. Il y a des femmes maire de grandes villes, dĂ©putĂ©es, sĂ©natrices; une femme a Ă©tĂ© premier ministre. Le discours politique des femmes politiques prĂ©sente assez peu de spĂ©cificitĂ© et vise l’ensemble de la population. Et en 2007, la France sortait de deux mandats Chirac dont - c’est le moins que l’on puisse dire - le bilan Ă©tait mitigĂ©. Tous les facteurs Ă©taient donc rĂ©unis pour que SĂ©golène Royale l’emporte. Et elle ne l’a pas emportĂ©. Si une remise en cause de la part de l’ex-candidate ne serait pas inutile, je crois qu’il ne manque pas grand’chose pour qu’une femme accède en France Ă la prĂ©sidence de la RĂ©publique. Au contraire d’un noir ou d’un maghrĂ©bin.
Pour terminer, une petite anecdote.
Hier, je discutais avec le monsieur qui fait le mĂ©nage dans mon bureau. Il est Sri-lankais et, bien qu’il soit en France depuis vingt ans, parle notre langue avec une difficultĂ© telle que je doute qu’il passe le concours Hortefeux. Il m’expliquait que ses enfants parlaient parfaitement le français, qu’ils avaient fait des Ă©tudes, et que peut-ĂŞtre, eux, comme Obama, deviendraient un jour PrĂ©sident.
Et bien en ce qui me concerne yes, they can !
Linca a dit :
Il ne faut pas oublier la qualitĂ© de la campagne d’Obama, très organisĂ©e, et la mĂ©diocritĂ© de celle de son adversaire, souvent improvisĂ©e, dans un pays oĂą la campagne des militants sur le terrain garde toute son importance.
Mercredi 5 nov 2008 à 15:15
groM a dit :
Oui, tout Ă fait. On peut aussi mettre Ă son crĂ©dit un rĂ©el charisme et son sens politique redoutable. Mais c’est plus la “question raciale Ă la française” qui m’intĂ©ressait ici.
Mercredi 5 nov 2008 à 15:27
Verel a dit :
Il me semble qu’il y a un Ă©norme biais dans cette analyse, biais qui consiste Ă confondre “issu de l’immigration” et “minoritĂ© visible”
Nicolas Sarkozy est issu de l’immigration !
Manuel Vals encore plus si l’on peut dire, puisqu’il est nĂ© Ă Barcelone et a Ă©tĂ© naturalisĂ© en 1982
Si maintenant on parle minoritĂ©s visibles, on distinguera les maghrĂ©bins, les noirs et les asiatiques d’origine
Ces derniers sont encore très peu nombreux et très récents
Pour les noirs, il y a d’une part ceux issus des DOM TOM, essentiellement antillais, et la notion d’immigration est Ă revoir Ă leur sujet, d’autre part les Africains qui sont très rĂ©cents du moins dans leur grande majoritĂ© : qu’il y ait dĂ©jĂ eu des Kofi Yamgnane et des Rama Yade est plutĂ´t signe d’une intĂ©gration rapide
Les français d’origine maghrĂ©bine sont lĂ depuis un peu plus longtemps, mais leur arrivĂ©e en nombre est relativement rĂ©cente : en dehors des harkis et des cĂ©libataires, l’arrivĂ©e de mères de familles et d’enfants en nombre date du regroupement familial et des annĂ©es Giscard;
. Qu’il y ait peu d’Ă©lus d’origine maghrĂ©bine dans la gĂ©nĂ©ration des sexagĂ©naires est logique, qu’il y en ait moins dans les quadras et dans les trentenaires l’est beaucoup moins
Pour finir, et donner un ordre de grandeur, une estimation des minoritĂ©s visibles donnait environ 4 millions de maghrĂ©bins ou turcs d’origine et un million de noirs en mĂ©tropole (dont je crois Ă peu près la moitiĂ© d’Antillais) sous reprĂ©sentĂ©s dans les classes d’âge les plus âgĂ©es : c’est aussi Ă cette aune qu’il faut mesurer la prĂ©sence dans l’Ă©lite
A ce propos, l’Ă©mission Question pour un Champion prĂ©sentait il y a peu pour ses 20 ans une super finale avec des candidats issus des annĂ©es prĂ©cĂ©dentes : les deux candidats Ă©taient d’origine maghrĂ©bine (ou turque?) et de très très haut niveau….
Jeudi 6 nov 2008 à 05:37
SĂ´ter a dit :
Je m’inscris dans la lignĂ©e de Verel. La communautĂ© noire amĂ©ricaine n’est plus immigrĂ©e de longue date. Elle vient, pour l’essentiel - Barack Obama nous rappelle que ce n’est pas le cas de tous - de la dĂ©portation des noirs avant l’indĂ©pendance amĂ©ricaine (ou Ă peu près), soit il y a environ 200 ans. Ce qui est vrai, d’ailleurs, pour les populations des DOM-TOM, avec un biais considĂ©rable : le biais gĂ©ographique, qui fait que les populations des “minoritĂ©s visibles” les plus anciennement implantĂ©es ne vivent pas en mĂ©tropole. Ne nous conspuons pas avec des verges venues des Etats-Unis Ă ce sujet - ce qui ne disqualifie pas les efforts lĂ©gitimes faits pour, nous aussi, tendre vers d’avantage d’Ă©galitĂ© et de considĂ©ration.
Jeudi 6 nov 2008 à 19:56
groM a dit :
@Verel: je suis d’accord sur la confusion, je suis d’ailleurs mal Ă l’aise avec toute cette terminologie, d’oĂą l’usage de l’italique. Comme je l’ai dit plus haut, ce sont les minoritĂ©s dites visibles qui m’intĂ©ressent ici. Etant entendu que mĂŞme ce terme de visible me semble un peu flou: l’”allogĂ©nitude” (c) peut en effet emprunter d’autres chemins, comme par exemple, l’entretien d’une particularitĂ© linguistique ou vestimentaire.
@Verel et SĂ´ter: vous vous intĂ©ressez Ă la raison pour laquelle il n’y a pas de classe politique noir ou maghrĂ©bine en France. C’est une Ă©tape plus loin que l’objet de ce billet, qui est de constater cette absence. Et Ă ce sujet, oui, le fait que l’immigration “visible” soit rĂ©cente en France explique le faible dĂ©veloppement de cette classe politique au moins autant que les rigiditĂ©s des partis politiques.
@SĂ´ter: je ne crois pas avoir conspuĂ© quiconque. Quand je dis que la France a une gĂ©nĂ©ration de retard ce n’est pas pour dire “bhou c’est mal”, mais bien pour constater que par rapport Ă l’Ă©volution sociologique de ces minoritĂ©s, nous n’en sommes pas au mĂŞme point que les Etats-Unis. Maintenant, il ne nous est pas interdit de mettre un peu moins de 150 ans pour arriver Ă un point comparable.
Vendredi 7 nov 2008 à 12:52
Ibn Kafka a dit :
S’agissant de la forte prĂ©sence d’afro-amĂ©ricains au sein de la Chambre des reprĂ©sentants, ce n’est pas sans lien avec une jurisprudence de la Cour suprĂŞme Ă©tatsunienne imposant la prise en compte de la reprĂ©sentation Ă©lectorale des minoritĂ©s, surtout afro-amĂ©ricaine et hispanique, lors du dĂ©coupage des circonscriptions pour la Chambre des reprĂ©sentants. Le très faible nombre de sĂ©nateurs afro-amĂ©ricains est dĂ» justement au fait qu’au SĂ©nat, la circonscription Ă©tant l’Etat fĂ©dĂ©rĂ©, cela est impossible - de fait, Obama est le seul sĂ©nateur afro-amĂ©ricain, et dans les 90s il n’y en avait qu’un autre Ă ma connaissance, la sĂ©natrice Carol Moseley Brown.
D’autres pays europĂ©ens ont une bonne reprĂ©sentation parlementaire des minoritĂ©s visibles, notamment la Belgique, les Pays-Bas (Rotterdam a un maire d’origine marocaine, Boutaleb) et la Suède, mais ces pays ont un système de reprĂ©sentation proportionnelle par liste, ce qui permet une prise en compte de la diversitĂ©, pas seulement ethnique d’ailleurs puisque les femmes sont Ă©galement favorisĂ©es. Ces pays-lĂ sont par ailleurs plutĂ´t multiculturalistes dans leur pratique, mĂŞme si l’Ă©volution politique rĂ©cente aux Pays-Bas semble aller en sens contraire.
Vendredi 7 nov 2008 à 13:10
indecency a dit :
hum hum un petit quelquechose me choque :
“Verel a dit :
Si maintenant on parle minorités visibles, on distinguera les maghrébins, les noirs et les asiatiques d’origine
Ces derniers sont encore très peu nombreux et très récents
Pour les noirs, il y a d’une part ceux issus des DOM TOM, essentiellement antillais, et la notion d’immigration est Ă revoir Ă leur sujet, d’autre part les Africains qui sont très rĂ©cents du moins dans leur grande majoritĂ© : qu’il y ait dĂ©jĂ eu des Kofi Yamgnane et des Rama Yade est plutĂ´t signe d’une intĂ©gration rapide ”
j’aimerais savoir depuis quand les francais “noirs” issus des anciennes colonies, citoyens des ex DOM-TOMs, RUM-DOMs actuelles, sont “esentiellement antillais”… Ceci est une contre vĂ©ritĂ© flagrante, savez-vous combien d’ex DOM TOM existent ? Il n’y a pas que les Antilles qui “fournissent” des citoyens francais “noirs”, loin de lĂ . Et concernant La RĂ©union, il me semble qu’ elle a rĂ©ussi Ă fournir Ă notre chère RĂ©publique quelques hommes politiques, certes pas encore de “caf’”, c’est-Ă -dire de “noirs” (oĂą l’on prĂ©fère distinguez autrement que par la couleur de peau, ce qui est dĂ©sobligeant).
VoilĂ , c’est dit !
Patriote, mais issue d’une immigration “domienne”.
Dimanche 16 nov 2008 à 10:51