Le Gaullisme, c’est quoi ?
En ces temps oĂą les dĂ©pouilles de l’hĂ©ritage Gaulliste font l’objet d’âpres Ă©changes entre chiraquiens et sarkozystes, Philippe Bilger, dont on connait le positionnement politique sarkozyste,Ă©crit que “Le gaullisme, c’est l’obligation de rĂ©sistance et l’exigence de lĂ©gitimitĂ©.”
Mais cette obligation de rĂ©sistance, cette exigence de lĂ©gitimitĂ© ne se retrouve pas toujours lĂ oĂą on l’attend. Le Conseil d’Etat, qui fut beaucoup critiquĂ© pour son rĂ´le durant la guerre, a ainsi donnĂ© une magnifique leçon de Gaullisme. Et pas Ă n’importe qui: au gĂ©nĂ©ral de Gaulle lui-mĂŞme.
Peu après les accords d’Evian, le gĂ©nĂ©ral de Gaulle avait soumis au rĂ©fĂ©rendum, et fait ratifier par le peuple français, une loi qui l’autorisait “Ă arrĂŞter, par voie d’ordonnance ou, selon le cas, par dĂ©cret en conseil des ministres, toutes mesures lĂ©gislatives ou rĂ©glementaires relatives Ă l’application” des accords. En se fondant sur cette habilitation rĂ©fĂ©rendaire, il avait, par ordonnance du 1er juin 1962, créé une “cour militaire de justice”, qui avait condamnĂ© Ă mort le, 17 septembre 1962, le sieur Canal. Avec les sieurs Robin et Godot, Ă©galement condamnĂ©s, celui-ci intenta un recours en annulation visant l’ordonnance.
Le conseil d’Etat, dans un raisonnement en deux parties, a tout d’abord assimilĂ© les ordonnances prises en vertu d’une habilitation rĂ©fĂ©rendaire aux ordonnances de l’article 38, ce qui a lui permis d’y accrocher son contrĂ´le. Se plaçant ensuite dans la ligne de sa thĂ©orie des circonstances exceptionnelles, et appliquant strictement les termes de l’habilitation rĂ©fĂ©rendaire, il a ensuite pu infliger un revers cinglant au gĂ©nĂ©ral: “considĂ©rant qu’il ne rĂ©sulte pas de l’instruction que, eu Ă©gard Ă l’importance et Ă la gravitĂ© des atteintes que l’ordonnance attaquĂ©e apporte aux principes gĂ©nĂ©raux du droit pĂ©nal, en ce qui concerne notamment la procĂ©dure qui y est prĂ©vue et l’exclusion de toute voie de recours, la crĂ©ation d’une telle juridiction d’exception fĂ»t nĂ©cessitĂ©e par l’application des” accords d’Evian.
C’est ainsi que Canal fut sauvĂ©, selon le GAJA, la veille de son exĂ©cution, et que le juge administratif montra un “esprit de rĂ©sistance et une exigence de lĂ©gitimitĂ©” remarquables. Le gĂ©nĂ©ral eut sa revanche: l’article 50 de la loi du 15 janvier 1963 (article qui ne figure mĂŞme pas dans le rĂ©sumĂ© fourni par LĂ©gifrance en lien) ratifia l’ordonnance censurĂ©e par le juge du Palais Royal; en lui donnant valeur lĂ©gislative, et en Ă©vitant le saisine du Conseil Constitutionnel, de Gaulle eut finalement gain de cause, mais au prix d’une atteinte caractĂ©risĂ©e au principe de sĂ©paration des pouvoirs.
Canal et ses acolytes n’Ă©taient sans doute pas des gens très sympathiques. Mais ils servirent au moins de rĂ©vĂ©lateur Ă une dĂ©rive du Gaullisme institutionnel. EspĂ©rons que ce ne soit pas de celui-ci que se rĂ©clament Nicolas Sarkozy et consorts.