Bloghorrée

Extrêmiste de la laïcité depuis 1976

Archive de la catégorie Droits de l'homme

Vendredi 3 février 2006

Expression et répression

Posté dans Droits de l'homme par groM

La libertĂ© d’expression est Ă  la une de l’actualitĂ©. Nous avons tous entendu parler, la blogosphère et la presse bruissant de cette question, de la polĂ©mique créée par la publication dans un journal Danois de caricatures reprĂ©sentant Mahommet dans des postures peu avantageuses. Il y a quelques jours, Philippe Bilger se faisait par ailleurs le dĂ©fenseur acharnĂ© de cette mĂŞme libertĂ© dans un autre contexte, celui de la rĂ©pression du dĂ©lit de nĂ©gation de crime contre l’humanitĂ©. Je dĂ©clarais alors en commentaire sur son billet, « comme tout libertĂ©, la libertĂ© d’expression peut gĂ©nĂ©rer des excès, et causer des troubles Ă  l’ordre public. Il convient alors au lĂ©gislateur de prendre des mesures qui concilient le maintien de l’ordre public avec les libertĂ©s considĂ©rĂ©es. C’est exactement ce que fait la loi Gayssot […] On peut juger que l’Ă©quilibre formulĂ© par [cette loi] n’est pas le bon. Je pense pour ma part qu’il l’est, juridiquement et humainement. […] La Shoah est, qu’on le veuille ou non, un des points de focalisation de la construction de la haine, et cette menace rĂ©elle de trouble Ă  l’ordre public justifie son statut particulier ».

Mais la polémique sur les caricatures de Mahommet illustre la fragilité de la motivation par le trouble à l’ordre public des restrictions à la liberté d’expression. Si on se fondait sur cette seule base, il faudrait certainement interdire ces fameuses caricatures car l’agitation qu’elles semblent créer dans le monde musulman pourrait potentiellement causer un grave trouble à l’ordre public en France. L’ordre public est par ailleurs aussi un ordre social - on le sait depuis Marx - et interdire les formes d’expression qui troublent l’ordre social c’est attaquer directement les droits politiques. Bref, qualifier ce qui dépasse la liberté d’expression est une question délicate et éminemment politique.

Pour discuter sereinement, voici donc un petit tour du cadre juridique de la liberté d’expression à venir dans les jours qui viennent.

  • Le cadre constitutionnel
  • Le cadre conventionnel
  • Le cadre lĂ©gislatif
Samedi 21 janvier 2006

Principe de précaution et libertés publiques

Dans sa dĂ©cision 2005-532 DC du 19 janvier 2006, le Conseil Constitutionnel a dĂ©clarĂ© conforme Ă  la constitution, moins quelques rĂ©serves liĂ©es aux cavaliers lĂ©gislatifs et au principe de sĂ©paration des pouvoirs, les dispositions de la loi “relative Ă  la lutte contre le terrorisme et portant dispositions diverses relatives Ă  la sĂ©curitĂ© et aux contrĂ´les frontaliers”. Ce projet de loi comprend deux dispositions qui posent problème du point de vue des libertĂ©s publiques:

  • “afin de prĂ©venir et de rĂ©primer les actes de terrorisme “, il prĂ©voit une procĂ©dure de rĂ©quisition administrative des donnĂ©es techniques de connexion, mise en oeuvre par des agents individuellement dĂ©signĂ©s et dĂ»ment habilitĂ©s des services de police et de gendarmerie nationales, applicable Ă  tout personne physique ou morale exploitant un rĂ©seau de communications Ă©lectroniques ouvert au public ou une connexion permettant une communication en ligne par l’intermĂ©diaire d’un accès au rĂ©seau, et limitĂ©e Ă  diverses donnĂ©es techniques. Cette procĂ©dure demandera l’accord prĂ©alable d’une personnalitĂ© dĂ©signĂ©e par la Commission nationale de contrĂ´le des interceptions de sĂ©curitĂ© et restera soumise au contrĂ´le de cette commission.
  • il permet aux services de police, de gendarmerie ou des douanes d’utiliser des dispositifs fixes ou mobiles de contrĂ´le automatisĂ© des donnĂ©es signalĂ©tiques des vĂ©hicules prenant la photographie de leurs occupants, en tous points appropriĂ©s du territoire, de traiter de manière automatique les donnĂ©es collectĂ©es (notamment en les comparant au fichier des voitures volĂ©es) et de conserver ces donnĂ©es 8 jours.

On le voit il y a dans ce projet conflit entre d’une part la prĂ©servation de la vie privĂ©e et de la libertĂ© d’aller et de venir, et d’autre part la nĂ©cessaire prĂ©vention des actes dĂ©lictueux. La jurisprudence du conseil, pour faire l’Ă©quilibre entre ces exigences contardictoires, distingue:

  • La police administrative, dont le but est de prĂ©venir les infractions, et dont l’exercice est soumise au contrĂ´le des juridictions de l’ordre administratif et Ă©ventuellement limitĂ©e par la loi;
  • La police judiciaire, dont le but est de rĂ©primer les infractions, dont l’exercice est soumise au contrĂ´le de l’autoritĂ© judiciaire, et qui est toujours limitĂ©e par la loi.

En l’espèce, le conseil a estimĂ© que les procĂ©dures de contrĂ´le prĂ©vues dans ce projet de loi rĂ©alisait un Ă©quilibre suffisant entre les deux exigences contradictoires du respect des libertĂ©s et de la prĂ©vention des infractions, mais il a censurĂ© les mots ” … et rĂ©primer …” au motif que la rĂ©pression Ă©tait du domaine de la police judiciaire et non de la police administrative que ce projet de loi Ă©tend. Ces mots Ă©taient donc contraire au principe de sĂ©paration des pouvoirs.

Mais comment ne pas ĂŞtre frappĂ© par le caractère relatif de ces garanties ? Alors que le principal obstacle Ă  un recours efficace ne rĂ©side pas dans l’inexistence d’organes de contrĂ´les, mais dans la mĂ©connaissance dans laquelle se trouveront les citoyens qu’ils sont soumis Ă  ce type de surveillance, la portĂ©e rĂ©elle de ces garanties dĂ©pend Ă©troitement du contexte actuel, car il est indĂ©niable qu’amputĂ©s des contrĂ´les lĂ©gaux, ces dispositifs deviendraient, instantanĂ©ment, parfaitement liberticides. Ce qui est difficile ici, c’est la mise en place technique du système, et je n’ai aucun doute que si Le Pen arrivait au pouvoir demain, il serait ravi de le trouver en place plutĂ´t que d’avoir besoin de 3 ans pour le faire lui-mĂŞme. J’aimerais donc que le Conseil, dans l’examen des projets de loi qui utilisent la technologie comme catalyseur du système rĂ©pressif, utilise le principe de prĂ©caution. Il me semble surrĂ©aliste d’en faire un concept aussi important dans le domaine de l’environnement et de la santĂ© publique, si c’est pour l’ignorer complètement dans le domaine des libertĂ©s publiques.

[J’ai réécrit la deuxième partie de billet, la prĂ©cĂ©dente version ne traduisant pas tout Ă  fait ma pensĂ©e]

Vendredi 20 janvier 2006

Garfieldd

Posté dans Politique, Droits de l'homme par groM

J’avais promis Ă  Thomas un billet sur la notion de pornographie, mise crĂ»ment en lumière par l’affaire Garfieldd. Mais avant cela, j’aimerai me placer sur un terrain plus politique et rappeler Ă  notre très dĂ©mocrate et très chrĂ©tien ministre de l’Ă©ducation nationale que des rĂ©volutions ont dĂ©jĂ  dĂ©marrĂ©, dans notre vieux pays, après que le pouvoir eut pris de mesures dĂ©raisonnablement restrictives de la libertĂ© de la presse.

J’en conviens, l’ambiance n’est plus Ă  brĂ»ler l’ElysĂ©e ou la rue de Grenelle, et il ne faut pas comparer directement les blogs et la presse. Mais les blogs sont lĂ , et bien lĂ , et ils constituent une forme d’expression et d’information que les citoyens apprĂ©cient de plus en plus. Aussi regrettable que cela soit pour un pouvoir Chiraquien en fin de règne, et plus gĂ©nĂ©ralement pour une classe politique inapte Ă  tracer clairement des perspectives d’avenir, beaucoup de citoyens ont, comme Garfieldd, des choses qui dĂ©rangent Ă  dire. La bronca que cette affaire a dĂ©clenchĂ©e montre suffisament que cela n’est pas prĂŞt de s’arrĂŞter.

Merci Garfieldd.

Vendredi 20 janvier 2006

Le droit de vote des étrangers et DSK

Je dois avouer que la question du droit de vote des étrangers m’a longtemps embarassé.

Pourtant d’habitude assez proche des positions de Bertrand Delanoë, c’est avec un certain malaise que je l’ai entendu comparer, en 2004, l’accession au droit de vote des étrangers résidant depuis plus de 10 ans en France à l’abolition de la peine de mort. Pour souhaitable que l’on puisse considérer ces réformes, je trouve regrettable de mettre sur le même plan l’assassinat légal et la privation du vote pour les étrangers. Jusqu’à preuve du contraire, celle-ci reste le droit commun de la plupart des états du monde, et à invoquer les combats les plus nobles pour les causes plus ordinaires, on ne grandit ni les premiers, ni les secondes.

Dans le mĂŞme ordre d’idĂ©e j’écarte l’argument qu’il faudrait donner le droit de vote aux Ă©trangers au motif qu’ils payent des impĂ´ts et que cela leur donne des droits. Le suffrage n’est plus censitaire depuis 1848 et, heureusement, les citoyens qui ne payent pas d’impĂ´ts directs peuvent voter. Il y a donc quelque paradoxe aussi Ă  soutenir cette thèse, d’autant que l’essentiel de l’impĂ´t est dĂ©cidĂ© par l’AssemblĂ©e Nationale, Ă  l’élection de laquelle il n’a jamais Ă©tĂ© question de faire participer les Ă©trangers.

Ce préliminaire fait, quels sont les arguments en présence ?

Pour

En faveur de ce droit de vote, on trouve d’abord une pratique européenne. Ainsi, la plupart des états de l’Union européenne, suivant une recommandation du Parlement Européen de 1989, accordent le droit de vote aux résidents étrangers, selon des modalités variables. L’Irlande est la plus généreuse, où ils peuvent voter après 6 mois de présence. L’Espagne est beaucoup plus rigide, puisqu’elle conditionne le droit de vote à des mesures de réciprocité de la part des autres états, et qu’elle n’a, à l’heure actuelle, d’accord qu’avec la Norvège. Au-delà de la pratique, on notera que le conseil de l’Europe a rédigé une Convention sur la participation des étrangers à la vie publique au niveau local dont le chapitre C invite les états signataire à donner ce droit de vote – tout en leur donnant la possibilité d’émettre des réserves sur le sujet. On notera que la France n’a pas encore signé ce traité.

En faveur également d’une telle mesure, on trouve l’argument sociologique, qui voudrait que le suffrage soit un facteur d’intégration des populations étrangères, et stimule leur intérêt pour la vie publique et donc, partant, leur intégration à la société française.

A gauche enfin et surtout, force est de constater que la présence de cette mesure dans les 110 propositions de 1981 en a fait un mythe intouchable. Remarquons toutefois que le gouvernement Jospin, s’il a fait voter le 4 avril 2000 un projet de loi constitutionnelle en ce sens par l’Assemblée nationale, a renoncé à le présenter devant le Sénat pour s’éviter un combat perdu d’avance.

Contre

Car une partie significative de la droite, y compris, jusqu’à une date récente, Nicolas Sarkozy, était très sensibles aux arguments opposés à cette mesure. Parmi ceux-ci, citons bien sûr le lien indéfectible entre nationalité et exercice du suffrage, que Dominique de Villepin soulignait encore récemment ; la peur de voir apparaître un vote communautaire dans les communes à forte composante étrangère ; l’impact enfin qu’aurait une telle mesure sur l’exercice de la souveraineté nationale, puisque les conseillers municipaux, qui aurait été en partie élus par des étrangers, forment les gros bataillon du collège électoral du Sénat.

Des arguments pour la plupart inopérants

Malheureusement, aucun de ces arguments, en pour comme en contre, ne me semble très pertinent.

S’il y a une pratique des états européens concernant le droit de vote des étrangers, cette pratique est tellement hétérogène qu’elle forme un continuum qui va quasiment du vote immédiat au non vote des étrangers. Dès lors, on ne peut y voir une « coutume régionale » et la France ne saurait se sentir engagée dans un sens ou dans l’autre. Rien ne l’oblige non plus à ratifier la convention du conseil de l’Europe ou à suivre la recommandation du Parlement Européen. Cela pourrait par contre être pertinent dans le cadre d’une politique de « bon voisinage ».

Commençons par démonter la peur du vote communautaire. Les études montrent que si les étrangers avaient le droit de vote, leur suffrage serait républicain et assez proche du suffrage des nationaux.

L’atteinte à la souveraineté nationale me semble alors un argument complètement théorique. Pour que celle-ci soit touchée, il faudrait que le vote des étrangers puisse avoir un effet notablement différent de celui des nationaux non seulement au niveau des communes, mais au niveau du Sénat. Le système de scrutin indirect, le fait que les étrangers ne pourraient sans doute pas être adjoints ou maires, le fait qu’ils voteraient globalement comme les nationaux, tous ces paramètres rendent le problème hautement improbable en pratique. Ceci dit, ce n’est pas pour ça que localement ne pourraient se produire des phénomènes de focalisation communautaire.

L’argument selon lequel le vote favoriserait l’intérêt pour la société d’accueil et préviendrait ces phénomènes ne me semble malheureusement pas très concluant. Je ne vois pas en quoi les étrangers seraient plus désireux de voter que les français, qui le sont peu ; et le fait de se sentir rejeté par ses « concitoyens » peut même décourager certains de voter. J’ai pour ma part habité dans deux pays étrangers. Dans l’un d’eux, enfant, je me suis senti violemment rejeté par mes camarades de classe. Jamais je n’y aurais exercé mon droit de suffrage - si jamais je l’avais eu.

Pour finir, notons que le lien « indéfectible » entre nationalité et suffrage est juridiquement inopérant, mais sentimentalement très fort. Noël Mamère, lorsqu’il était rapporteur du projet de loi constitutionnelle évoqué plus haut, a fort bien démontré qu’il était possible de distinguer citoyenneté et nationalité. On peut citer, en allant dans le même sens, l’élection de l’américain Thomas Paine à la Convention ou celle de Garibaldi à l’Assemblée, en 1870, et noter que l’histoire n’a retenu que celui qui l’a défendu, Victor Hugo, pour oublier ceux qui avaient refusé au révolutionnaire Italien le droit de représenter le peuple Français.

La naturalisation oui - mais une naturalisation facile

La nationalité et la citoyenneté font partie, avec la langue, la culture, de ce qui fonde le sentiment d’appartenance commune. Ce sentiment d’appartenance, surtout à l’heure actuelle, n’a rien d’une évidence. Il semble donc légitime que les étrangers qui sont amenés, non seulement à demeurer en France, mais aussi à s’intéresser à notre vie publique, manifestent par un acte positif leur désir de rejoindre la communauté nationale. Et comment mieux le faire qu’en demandant la nationalité Française ? Il est par contre peu évident que le fait de donner automatiquement le droit de vote fasse naître ou progresser un quelconque sentiment, bien au contraire.

La proposition formulĂ©e aujourd’hui par Dominique Strauss-Kahn que l’inscription sur les listes Ă©lectorales des Ă©trangers qui rĂ©pondent aux conditions de durĂ©e de sĂ©jour vaille demande de naturalisation me semble donc reprĂ©senter un juste point d’équilibre entre d’une part, la nĂ©cessaire reconnaissance des droits des personnes qui vivent durablement sur notre sol et d’autre part le besoin qu’a la communautĂ© nationale de se construire par un sentiment d’appartenance commune. Issus d’une immigration familiale, les Ă©trangers qui vivent en France ont pour la plupart vocation Ă  rester toute leur vie chez nous. Proposons-leur de devenir Français, plutĂ´t que d’en faire des citoyens de seconde zone et, dans le mĂŞme temps, de les soumettre Ă  toutes les vexations administratives possibles.

Samedi 14 janvier 2006

Media et prétoire

Le passage de Philippe Bilger sur France Culture a dĂ©cidĂ©mment Ă©tĂ© très intĂ©ressant, notamment la partie a Ă©tĂ© consacrĂ©e Ă  la place des media dans le système judiciaire. Philippe Bilger expliquait que sa position fait l’objet d’une Ă©volution intellectuelle, passant progressivement d’une certaine mĂ©fiance devant les excès potentiels que peut causer leur prĂ©sence dans le prĂ©toire, Ă  un franc soutien de la nĂ©cessitĂ© des les y accepter. C’est pour lui un moyen d’ouvrir la justice sur les citoyens, de la rendre plus comprĂ©hensible mais aussi de donner Ă  l’opinion d’exercer une espèce de soft contrĂ´le sur le pouvoir judiciaire qui, comme Outreau l’a montrĂ©, peut ĂŞtre positif. Je prĂ©cise que ce ne sont pas ses propres mots, mais ce que j’ai gardĂ© en mĂ©moire quelques jours après.

A l’heure actuelle, “Dès l’ouverture de l’audience des juridictions administratives ou judiciaires, l’emploi de tout appareil permettant d’enregistrer, de fixer ou de transmettre la parole ou l’image est interdit.” ainsi qu’en dispose l’article 38 de la loi de 1881 sur la presse. Il s’agit bien Ă©videmment d’une adjonction ultĂ©rieure Ă  cet honorable texte, adjonction due Ă  la loi no 81-82 du 2 fĂ©vrier 1981. Par exception cependant l’article L221-1 du Code du Patrimoine dispose que “les audiences publiques devant les juridictions de l’ordre administratif ou judiciaire peuvent faire l’objet d’un enregistrement audiovisuel ou sonore dans les conditions prĂ©vues par le prĂ©sent titre lorsque cet enregistrement prĂ©sente un intĂ©rĂŞt pour la constitution d’archives historiques de la justice. Sous rĂ©serve des dispositions de l’article L. 221-4, l’enregistrement est intĂ©gral.“. On le voit, seuls des procès très particuliers sont susceptibles de donner lieu Ă  enregistrement: le procès Barbie en Ă©tant le prototype.

Je partage assez la vision de Philippe Bilger sur la nĂ©cessitĂ© d’ouvrir les prĂ©toires, pour de multiples raisons. Quand on va au tribunal correctionnel, on s’aperçoit que beaucoup de tĂ©moins et de parties civiles se sont fait leur idĂ©e de la justice dans les sĂ©ries amĂ©ricaines (pour les prĂ©venus, sans doute un effet positif de la rĂ©cidive, la situation est un peu diffĂ©rente). Montrer la justice en action aurait donc d’indĂ©niables vertus Ă©ducatives. Montrer les arguments en prĂ©sence, dire les preuves, permettrait par ailleurs d’Ă©viter que les avocats crient Ă  l’erreur judiciaire dès que l’accusĂ© est condamnĂ©, et rendrait donc une partie de sa crĂ©dibilitĂ© Ă  la justice. Je dis accusĂ©, et pas prĂ©venu, car en gĂ©nĂ©ral l’erreur judiciaire est surtout invoquĂ©e, allez savoir pourquoi, devant les dĂ©cisions de cours d’assises. Peut ĂŞtre un hĂ©ritage du temps oĂą leurs dĂ©cisions ne connaissaient pas d’appel. Pour en revenir aux media, alors que le principe de publicitĂ© est inscrit dans notre droit pour permettre un contrĂ´le des citoyens sur la manière dont la justice est rendue, comment refuser sa traduction moderne, qui est la publicitĂ© tĂ©lĂ©visuelle ? Pour avoir vu des procès en Italie Ă  la tĂ©lĂ©vision, je dois avouer que j’ai trouvĂ© le dĂ©bat paradoxalement moins passionnĂ© que chez nous. Ne soyons en effet pas naĂŻfs: les risques de dĂ©rapages sont rĂ©els, et les tribunaux doivent statuer dans la sĂ©rĂ©nitĂ©, sans que les mĂ©dias ne fassent peser une pression inacceptable sur les juges, les jurĂ©s, les victimes, et les accusĂ©s.

Pourquoi ne pas, alors, autoriser les enregistrements lors des procès dans le cadre suivant:

  • Les enregistrement pendant les audiences publiques seraient libres, mais soumis Ă  dĂ©claration auprès du prĂ©sident de la juridiction;
  • Ils ne pourraient ĂŞtre publiĂ©s ou diffusĂ©s qu’entre le moment oĂą le jugement est rendu et celui oĂą la peine a Ă©tĂ© purgĂ©e, avec une pĂ©riode minimale de “diffusabilitĂ©” de 6 mois.
  • Avant d’ĂŞtre diffusĂ©s, ils devraient faire l’objet d’une autorisation du prĂ©sident de la juridiction, qui s’assurerait du respect d’un certain nombre de caractĂ©ristiques, dont notamment le caractère objectif du document complet; il serait possible de faire appel de cette dĂ©cision afin de prĂ©server, si besoin est, la libertĂ© d’expression (je pense au cas oĂą un prĂ©sident qui n’est pas satisfait de la conduite des dĂ©bats essaye d’en censurer la diffusion)
  • Une exception pourrait exister pour les enregistrement qui prĂ©sentent un intĂ©rĂŞt historique: leur diffusion serait possible perpetuellement.

Je crois possible de concilier, avec un système de ce type, les exigences contradictoires qu’ont, d’une part, la prĂ©servation de la sĂ©rĂ©nitĂ© des dĂ©bats et, d’autre part, la libertĂ© de l’information et le contrĂ´le de la justice par les citoyens.

Vendredi 23 décembre 2005

La citation du jour

Posté dans Politique, Droits de l'homme, Citations par groM

Lu dans Libération de ce jour:

“Ce n’est pas parce qu’une personne n’est pas condamnĂ©e qu’elle n’a pas commis d’infraction.”

Nicolas Sarkozy, avocat, ministre de l’intĂ©rieur, Ă  propos des personnes jugĂ©es, souvent en comparution immĂ©diate, pour les Ă©meutes dans les banlieues. Je suis vraiment curieux de savoir ce qu’il veut dire dans la mesure oĂą je doute que ces personnes aient fait l’objet de mesures de la troisième voie … Dès lors, est-ce que le ministre sous-entend (encore) que les juges font n’importe quoi ?

Mardi 27 septembre 2005

Clément ose tout

En lisant le Libération de ce matin, je suis resté pantois.

L’article explique que le ministre de la justice Pascal ClĂ©ment, garde des sceaux et ancien avocat, se propose de faire adopter une loi qui oblige les dĂ©linquants sexuels Ă  porter un bracelet Ă©lectronique. Le problème, c’est qu’une telle loi contreviendrait Ă  l’article 8 de la dĂ©claration des droits de l’homme et du citoyen de 1789, qui dispose que: “nul ne peut ĂŞtre puni qu’en vertu d’une loi Ă©tablie et promulguĂ©e antĂ©rieurement au dĂ©lit” en ce qu’elle s’appliquerait aussi aux dĂ©linquants dĂ©jĂ  condamnĂ©s. Et rappelons-le, depuis la cĂ©lèbre dĂ©cision 71-44 DC du 16 juillet 1971, la dĂ©claration fait partie du “bloc de constitutionnalitĂ©” que le Conseil constitutionnel entend faire respecter.

Ce n’est certes pas la première fois qu’un gouvernement dĂ©sire prendre des mesures inconstitutionnelles. Jusqu’Ă  la rĂ©forme de 1974, seuls le PrĂ©sident de la RĂ©publique, le Premier ministre, le prĂ©sident de l’AssemblĂ©e nationale et le prĂ©sident du SĂ©nat pouvaient dĂ©fĂ©rer les lois au Conseil Constitutionnel entre leur vote et leur promulgation. Et sauf erreur de casting (par exemple dans les annĂ©es 60 quand le PrĂ©sident du SĂ©nat Gaston Monerville faisait de la rĂ©sistance), le contrĂ´le du conseil est demeurĂ© extrĂŞmement … lĂ©ger. Depuis la rĂ©forme de 74, la saisine est Ă©galement ouverte Ă  60 dĂ©putĂ©s ou 60 sĂ©nateurs, ce qui a permis une extension sans prĂ©cĂ©dent du contrĂ´le de constitutionnalitĂ© dans notre pays et permis Ă  l’opposition de faire entendre sa voie dans des contextes parfois difficiles. La gauche peut donc tout Ă  fait saisir le Conseil sur le projet de Pascal ClĂ©ment et selon toute probabilitĂ©, obtenir la censure d’une partie significative des dispositions. On peut mĂŞme se demander Ă  lire l’article s’il n’y aurait pas 60 dĂ©putĂ©s de droite pour signer une telle saisine, cironstance inhabituelle qui montre l’ineptie complète dans laquelle se trouve le ministre.

Mais Pascal ClĂ©ment a trouvĂ© la solution. Il compte bien faire endosser la responsabilitĂ© politique d’un refus Ă  ceux qui feraient censurer cette loi, parlementaires ou membres du conseil constitutionnel: “je ne veux pas assumer la responsabilitĂ© politique de dire que nous ne pouvons rien faire pour les dĂ©tenus en stock“, aurait-il dĂ©clarĂ©. Notons au passage le mĂ©pris que cela implique pour l’intellect des victimes de violences sexuelles, la manière particulièrement inhumaine de parler des dĂ©tenus et l’absence totale de courage politique qui transpirent de cette dĂ©claration. Nous avons malheureusement l’habitude de telles caractĂ©ristiques dans le monde politique. Mais qu’un ministre, chargĂ© d’apposer le sceau de la RĂ©publique quand la constitution est modifiĂ©e, se permette de faire chanter la reprĂ©sentation nationale et le Conseil Constitutionnel, ça, je ne l’avais jamais entendu.

[Ajout du 28 septembre:]
un article du Monde sur cette question