Le contrĂ´le par voie d’exception fait son chemin
Grâce Ă la cĂ©lĂ©ritĂ© du silence des lois, j’ai eu le bonheur d’Ă©couter l’audition de M. Jean-Marc SauvĂ©, vice-prĂ©sident du Conseil d’Etat, devant le comitĂ© de rĂ©flexion et de proposition sur la modernisation et le rééquilibrage de la Vème RĂ©publique. Bonheur, car outre une clartĂ© d’expression remarquable, M. SauvĂ© a exposĂ© sa vision d’une question qui m’est chère, celle du contrĂ´le de constitutionnalitĂ© des lois.
Sur le plan sociologique tout d’abord, et je serais curieux de voir ce qu’en pensent mes lecteurs, il m’a bien semblĂ© que les membres de la commission, et notamment son PrĂ©sident, faisait preuve d’une certaine dĂ©sinvolture Ă l’Ă©gard du premier fonctionnaire de notre pays. Ainsi M. SauvĂ© fut-il un peu brusquĂ© par un Edouard Balladur manifestement très dĂ©sireux de tenir son planning. Regrettable intervention: pour une fois que l’on parle Ă la tĂ©lĂ© d’un sujet intĂ©ressant, mais qui marque sans doute la supĂ©rioritĂ© du politique sur l’administration …
Sur le fond, rappelons tout d’abord que le contrĂ´le de constitutionnalitĂ© est exercĂ© en France par le conseil constitutionnel avant la promulgation des lois. Que dès lors, et contrairement par exemple Ă ce qui se fait aux Etats-Unis, la loi promulguĂ©e est ainsi protĂ©gĂ©e des reproches que les justiciables pourraient lui adresser quant Ă sa lĂ©galitĂ© au regard des normes constitutionnelles. D’autre part, en vertu de l’article 55 de la constitution, les traitĂ©s prĂ©valant sur les loi, les juges ordinaires se sont reconnus le droit d’interprĂ©ter et de faire appliquer leur texte lorsqu’ils appliquent la loi, Ă©cartant au besoin la loi inconventionnelle. On aboutit donc Ă la situation paradoxale que les traitĂ©s sont mieux protĂ©gĂ©s que la constitution.
Par ailleurs, le conseil constitutionnel est une toute petite structure, qui ne serait pas capable en l’Ă©tat de gĂ©rer un aflux qui pourrait se compter en milliers de requĂŞtes. Il faut donc imaginer un système de filtrage pour Ă©viter de le submerger.
C’est donc cette situation que le système imaginĂ© par M. SauvĂ© veut amĂ©liorer, en redonnant toute sa place Ă la hiĂ©rarchie des normes, au sommet de laquelle se trouve la constitution et en prĂ©servant les ressources du conseil pour les questions les plus importantes.
M. SauvĂ© propose un système oĂą le juge ordinaire qui serait confrontĂ© Ă une exception d’inconstitutionnalitĂ© surseoirait Ă statuer et renverrait l’affaire devant la cour suprĂŞme de l’ordre compĂ©tent, conseil d’Etat ou Cour de Cassation. Celle-ci, en fonction de l’importance de la question, se prononcerait elle-mĂŞme ou renverrait Ă son tour l’affaire devant le conseil constitutionnel.
Les membres de la commission ne se sont pas privĂ©s de demander des prĂ©cisions Ă M. SauvĂ©. Guy Carcassone a ainsi Ă©tĂ© particulièrement coupant lorsqu’il a demandĂ© s’il y avait jamais une chance que le conseil d’Etat ou la cour de Cassation se dĂ©saisissent au profit du conseil constitutionnel. Denys de BĂ©chillon a demandĂ© la raison pour laquelle il fallait un mĂ©canisme diffĂ©rent pour l’exception d’inconventionnalitĂ© et celle d’inconstitutionnalitĂ©. Au final, j’interprĂŞte la position du VP du conseil d’Etat comme un dĂ©sir de marquer la prĂ©dominance des cours suprĂŞmes sur les juges ordinaires. Faut-il y voir la mĂ©fiance du conseiller d’Etat pour les juges administratifs ou un simple dĂ©sir d’assurer la qualitĂ© des dĂ©cisions ?
En tout Ă©tat de cause, l’audition Ă©tait dense, technique, passionnante. Elle a eu le mĂ©rite de montrer qu’une majoritĂ© se dĂ©gageait au sein du comitĂ© en faveur de la mise en place du contrĂ´le de constitutionnalitĂ© par voie d’exception. Une excellente nouvelle, après les Ă©checs de projets similaires en 1990 et 1993.
M. Sauvé a aussi abordé la question du volume de la production normative et de la sécurité juridique, dont il ne souhaite pas faire un principe constitutionnel. Je passe cela sous silence faute de temps.