Bloghorrée

“On lie les boeufs par les cornes, et les hommes par les paroles”

Archive de la catégorie Politique

Mercredi 27 février 2008

Droit et passion du droit sous la Vème République

Posté dans Droit civil, Politique par groM

A la première lecture de Droit et passion du droit sous la Vème République, on est agacé, tant les opinions de Jean Carbonnier interfèrent avec l’exposé de ses idées. Et les opinions, fussent-elles celles d’un auguste doyen, sont sans grand intérêt. Ainsi devine-t-on fort bien l’admiration de l’homme pour la Vème République consulaire, celle du général De Gaulle, ce « soldat heureux » - et en contrepoint, l’animosité ironique devant le « double Septennat » mitterrandien, éternellement coupable d’avoir réduit le droit à « un pullulement de libertés individuelles et de droits subjectifs ».

Mais passé l’agacement, à la deuxième lecture, les idées reviennent. Et celles de Jean Carbonnier, qui a écrit ce livre à l’âge de 88 ans, sont d’une remarquable clarté. Partant du postulat qu’un système juridique idéal répond à trois prédicats de base (limitation du nombre de normes au regard des besoins sociaux, positions claires sur les rapports entre droit et autres systèmes normatifs, comme la morale ou la religion, résistance du droit objectif à la pulvérisation en droits subjectifs), Carbonnier démontre de manière très convaincante comment « la passion du droit » qui anime notre pays depuis le début de la Vème République a eu pour résultat d’éloigner considérablement notre système juridique de ces canons. Cette maladie, dont le symptôme le plus visible est une inflation normative historiquement sans précédent, se traduit également par une ineffectivité croissante du droit.

A l’appui de sa dĂ©monstration, Carbonnier Ă©tudie d’abord le système normatif, des cabinets ministĂ©riels aux palais de justice, puis prend appui sur les Ă©volutions contemporaines dans un certain nombre de domaines prĂ©cis, comme le droit communautaire, le droit pĂ©nal ou le droit de la famille. Et on sait dans ce dernier domaine l’autoritĂ© qui est celle de l’auteur de la rĂ©forme du divorce de 1975.

Si la démonstration est très convaincante, notamment à l’aune des évolutions ultérieures (l’ouvrage arrête son étude en 1995), s’agissant des causes sociologiques de cette inflation normative, on est beaucoup plus sceptique sur d’autres points, et l’on en vient à se demander si la subjectivité de l’auteur n’a pas atteint son objectivité scientifique.

Le troisième postulat de Carbonnier, la résistance à la « pulvérisation » en droits subjectifs, semble en effet bien faible. Par pulvérisation, il faut entendre la référence faite, dans chaque loi contemporaine, à des droits subjectifs. Ainsi par exemple, celle au « droit au logement » dans le code de l’habitation, « d’atteinte à la vie » dans le code pénal de 1994, comme si celles-ci venaient porter atteinte à un « droit à la vie » que personne avant ne songeait à nier. Cette place grandissante affaiblirait, selon Carbonnier, les institutions positives du droit objectif, en poussant trop loin la position de l’individu face aux intérêts de la société.

Il est peu dire que l’argument n’emporte pas la conviction. Si on peut, au regard de la loi sur le droit au logement opposable pour ne citer qu’un exemple, partager cet agacement, l’histoire enseigne tout de même que peu d’Etats ont eu trop à se plaindre du pullulement de droits subjectifs, alors que beaucoup d’individus ont eu à souffrir de la violence du droit objectif. Dès lors, on peut avancer, a contrario, que ce pullulement, rappel constant des droits des individus, est fonctionnel et non dysfonctionnel.

On devine aussi, sous l’amour du droit objectif, la nostalgie de la grande Ă©poque de Portalis. On sent, sous la glorification de la coutume (« la rĂ©ception approchera la perfection lorsque l’application de la règle sera devenu un comportement sinon mĂ©canique, du moins usuel […] le droit, dit-on alors, est entrĂ© dans les mĹ“urs, la loi s’est transformĂ©e en coutume et c’est sa rĂ©ussite »), la nostalgie d’une sociĂ©tĂ© figĂ©e, ou Ă  tout le moins, d’un droit figĂ©. Au regard de l’efficacitĂ© du contrĂ´le de constitutionnalitĂ© national, on est franchement mal Ă  l’aise quand Carbonnier en vient Ă  attaquer le cour europĂ©enne des droits de l’Homme, au double motif qu’elle met en Ĺ“uvre un système juridique supranational et que ses dĂ©cisions sont imprĂ©gnĂ©es, selon lui de l’idĂ©ologie libertaire nordique.

Car derrière cet idéal, c’est le refus du droit conçu comme facteur d’évolution radical de la société qui domine. Comme peut être finalement reçu comme coutume ce qui bouleverse les habitudes ? Peut-être est-ce possible en période longue, ainsi de certaines lois révolutionnaires, tellement ancrées dans notre inconscient collectif que leur intégration contemporaine est aussi forte que le choc qu’elle provoquèrent à leur promulgation. Mais dans cette conception, le droit semble bien impuissant à agir en période courte sur la société. Ainsi, en voulant défendre le droit objectif, Carbonnier discrédite-t-il finalement l’action politique, qui est l’un des principaux points d’appui de ce même droit objectif.

Droit et passion du droit sous la Vème République, emporté par la passion du droit, en oublierait-il la finalité du droit ?

Jeudi 21 février 2008

De pire en pire

Après le garde des sceaux qui demande au Parlement de voter une loi qu’il sait inconstitutionnelle, voilĂ  la chancellerie qui fait chanter le conseil constitutionnel pour faire passer une loi inconstitutionnelle. Car c’est bien du chantage: j’imagine dĂ©jĂ  les dĂ©clarations outragĂ©es contre le conseil (et ses membres chiraquiens) si la petite loi sur la rĂ©tention de sĂ»retĂ© est censurĂ©e et que l’un des condamnĂ©s figurant sur la liste en question rĂ©cidive.

Nourrir la rĂ©flexion … qu’en termes choisis ces choses-lĂ  sont dites.

Mardi 12 février 2008

Ouvrons les paris

Posté dans Politique par groM

Alors que le prĂ©sident de la RĂ©publique a, pour de modestes soucis personnels, rĂ©ussi Ă  nous coller une atmosphère de fin de règne en 8 mois au pouvoir, ouvrons les paris: combien de temps faudra-t-il pour que, après nous avoir bassinĂ© avec le rĂ©gime prĂ©sidentiel, il redĂ©couvre les vertus du parlementarisme orlĂ©aniste et change de premier ministre pour rebondir ? En plus, ce pauvre Fillon a l’air plus populaire que lui.

Je parie pour 6 mois au plus.

Mercredi 30 janvier 2008

France, terre d’Ă©cueil

Juste un court billet pour signaler l’excellent billet de Serge Slama sur l’excellent blog droit administratif. C’est un peu long, mais c’est passionnant, au carrefour du droit, du rationalisme administratif et de la folie politique.

Lundi 14 janvier 2008

Tous mes voeux de bonheur

Posté dans Droit civil, Politique par groM

Selon Libération:

Nicolas Sarkozy a Ă©pousĂ© Carla Bruni, selon «l’Est RĂ©publicain» […] le mariage aurait eu lieu Ă  l’ElysĂ©e […] Quant au problème de la publication des bans, normalement obligatoire, le PrĂ©sident en aurait Ă©tĂ© dispensĂ©.

Je ne pensais pas possible de violer autant de disposition lĂ©gales avec un seul mariage (voir ici et lĂ , les cas de dispense prĂ©vus couvrant les mariages in articulo mortis, Ă  l’article de la mort, ce qui n’est, semble-t-il pas le cas). Alors bonnes gens, prenez-en de la graine quand un cuistre de maire voudra vous afficher pendant 10 jours au moins Ă  la porte de la maison commune.

Et tous mes voeux de bonheur au nouveau couple présidentiel. Mais je ne doute pas que nous aurons des nouvelles, comme une grossesse pour les prochaines législatives, un accouchement pour les européennes et une dent de lait pour les sénatoriales.

Mardi 8 janvier 2008

Auditons dans la bonne humeur

Posté dans Politique par groM

Comme le lecteur attentif l’aura compris au silence de son flux RSS (ou atom, pas de discrimination), je n’ai pas beaucoup le temps d’Ă©crire en ce moment. La faute Ă  la facultĂ©, qui remplit trop les programmes, et aux fĂŞtes de fin d’annĂ©e, qui remplissent trop l’estomac. Mes excuses donc.

Tout d’abord, j’aurais voulu m’indigner de l’idĂ©e saugrenue de contrĂ´ler les ministres par le biais d’audits. Mais en fait, non, cette idĂ©e n’est pas si saugrenue que ça. En fait, elle est vachement bonne, mĂŞme si je me permets quelques suggestions pour l’amĂ©liorer.

On pourrait faire en sorte que le cabinet d’audit soit composĂ© d’auditeurs en provenance d’un peu toute la France, disons quatre ou cinq par dĂ©partement. Allons, soyons pas chien, faisons-ça bien: les dĂ©partements plus peuplĂ©s pourraient envoyer plus d’auditeurs. Pour ce qui est de la dĂ©signation, plutĂ´t que de prendre des gens sortis de HEC ou de l’ESSEC, on pourrait peut-ĂŞtre les tirer au sort dans le peuple, ou mĂŞme les Ă©lire. En terme de rĂ©munĂ©ration, pas de problème, il faut les payer, c’est un boulot Ă  plein temps de contrĂ´ler les ministres. Et puis, histoire qu’ils aient une vrai influence, plutĂ´t que de noter le gouvernement, les auditeurs devraient pouvoir le virer s’il est mauvais. Mais attention, pas sur un coup de tĂŞte: il faudrait une procĂ©dure stricte pour une mesure aussi importante. Enfin, il faudrait leur donner des locaux dans un quartier prestigieux, des moyens d’enquĂŞte, bref, tout ce qu’il faut pour un cabinet d’audit digne de ce nom.

Oui, dĂ©cidĂ©ment, c’est une idĂ©e qu’elle est bonne. Et nouvelle.

Lundi 22 octobre 2007

Ami, entends-tu …

Posté dans Politique par groM

Entendu ce matin, sur la ligne 13:

En raison de la commĂ©moration de Guy MĂ´quet (sic), la station Guy-MĂ´quet est fermĂ©e au public. Les trains ne marqueront pas l’arrĂŞt.

Ni le coup, manifestement.

PS: Lire le billet de Jules sur la question. Je partage tout Ă  fait son analyse sur 1) la vacuitĂ© de cette lettre et 2) La dictature de l’Ă©motion que cette dĂ©cision emporte. Pour ma part, ayant fait mes Ă©tudes secondaires dans un LycĂ©e qui a eu ses propres Guy MĂ´quet et dont l’administration n’a jamais pu, durant les trois ans que j’y ai passĂ©, changer le disque rayĂ© qui nous massacrait la Marseillaise lors des petits matins froids et commĂ©moratifs, permettez que je prĂ©fère le bon vieux 11 novembre.

Vendredi 12 octobre 2007

La VIème république moins le quart

Posté dans Droit constitutionnel, Politique par groM

Selon un article du Figaro d’aurjourd’hui:

Claude GuĂ©ant s’est dit prĂŞt Ă  ĂŞtre auditionnĂ© par la commission d’enquĂŞte, mais le chef de l’État s’est fermement opposĂ© Ă  l’audition de son Ă©pouse, au nom de la « sĂ©paration des pouvoirs ».

En revanche, le prĂ©sident UMP de la commission des affaires Ă©trangères, Axel Poniatowski, a confirmĂ© hier que Nicolas Sarkozy serait prĂŞt Ă  recevoir le bureau de la commission d’enquĂŞte […]

Devant une telle contradiction, qui ne fait mĂŞme pas l’objet du moindre commentaire de la part de l’auteur de l’article, les bras m’en tombent. Les raccrochant rapidement (il faut pas se laisser abattre), je me permets de dessiner Ă  grands traits, dans la nouvelle constitution que nous prĂ©pare le comitĂ© Balladur, le statut tant rĂ©clamĂ© de l’Ă©pouse du chef de l’Etat. Après la Vème RĂ©publique et demi, voici la VIème moins le quart.


Titre II: de Cécilia

Article 5 :

L’Ă©pouse du PrĂ©sident de la RĂ©publique, quand elle est prĂ©nommĂ© CĂ©cilia, est exemptĂ©e du respect de la Constitution. Elle assure, par son influence affective, le fonctionnement rĂ©gulier des pouvoirs publics ainsi que la continuitĂ© de l’Etat.

Elle est la garant de l’indĂ©pendance des otages et permet la nĂ©gociation des traitĂ©s commerciaux.

Article 6 :

L’Ă©pouse du PrĂ©sident de la RĂ©publique est choisie discrĂ©tionnairement par celui-ci parmi les anciennes Ă©pouses de stars tĂ©lĂ©visuelles de notoriĂ©tĂ© nationale.

La fonction d’Ă©pouse du PrĂ©sident de la RĂ©publique est seulement incompatible avec celle de PrĂ©sident de la RĂ©publique.

Les modalitĂ©s d’application du prĂ©sent article sont fixĂ©es par une loi organique.

Article 8 :

L’Ă©pouse du PrĂ©sident de la RĂ©publique sussurre le nom du Premier Ministre Ă  l’oreille du PrĂ©sident. Elle met fin Ă  ses fonctions suivant la mĂŞme procĂ©dure.

Elle nomme les autres membres du Gouvernement parmi ses amis et met fin à leurs fonctions discrétionnairement.

Article 9 :

Le PrĂ©sident de la RĂ©publique prĂ©side le Conseil des Ministres. L’Ă©pouse du PrĂ©sident consulte l’ordre du jour.

Article 10 :

Après avis conforme de son épouse, le Président de la République promulgue les lois dans les quinze jours qui suivent la transmission au Gouvernement de la loi définitivement adoptée.

Il peut, avant l’expiration de ce dĂ©lai, demander au Parlement une nouvelle dĂ©libĂ©ration de la loi ou de certains de ses articles. Cette nouvelle dĂ©libĂ©ration ne peut ĂŞtre refusĂ©e. L’Ă©pouse du PrĂ©sident de le RĂ©publique motive cette dĂ©cision dans l’Est RĂ©publicain.

[…]

Article 12 :

Le PrĂ©sident de la RĂ©publique peut, après consultation de son Ă©pouse, du Premier Ministre et des PrĂ©sidents des assemblĂ©es, prononcer la dissolution de l’AssemblĂ©e Nationale.

[…]

Article 14 :

Le PrĂ©sident de la RĂ©publique accrĂ©dite son Ă©pouse et le secrĂ©taire gĂ©nĂ©ral de l’ElysĂ©e auprès des puissances Ă©trangères ; les ambassadeurs et les envoyĂ©s extraordinaires Ă©trangers sont accrĂ©ditĂ©s auprès de lui.

Article 16 :

Lorsque la cote de popularitĂ© du PrĂ©sident ou l’exĂ©cution de ses engagements de campagne sont menacĂ©es d’une manière grave par la curiositĂ© parlementaire ou le simple bon sens, ou que l’exercice rĂ©gulier de l’impunitĂ© prĂ©sidentielle est interrompu, le PrĂ©sident de la RĂ©publique prend les mesures exigĂ©es par ces circonstances, après consultation de son Ă©pouse.

Il en informe la Nation sur TF1.

Ces mesures doivent ĂŞtre inspirĂ©es par la volontĂ© d’Ă©viter toute responsabilitĂ© politique.

Le Parlement peut rĂ©unir des commissions d’enquĂŞte, du moment qu’elles ne sont pas trop pugnaces.

Article 17 :

Le Président de la République a le droit de faire grâce à son épouse.

[…]

Article 19 :

Les actes du Président de la République autres que ceux prévus aux articles 8 (1er alinéa), 11, 12, 16, 18, 54, 56 et 61 sont contresignés par sa femme.

Vendredi 21 septembre 2007

Bonne nuit les petits

Posté dans Politique, Droits de l'homme par groM

Le projet de loi sur l’immigration, Ă  propos duquel j’ai dĂ©jĂ  eu l’occasion de m’indigner, contient d’autres tristes surprises:

  • La rĂ©duction du dĂ©lai pour contester les dĂ©cisions de l’OFPRA devant la commission de recours des rĂ©fugiĂ©s passe Ă  15 jours (art. 9 ter du projet). Eolas en dĂ©monte avec justesse l’impact pratique.
  • Le recours ouvert aux demandeurs d’asile contre le refus d’entrer sur le territoire national qui prenait la forme d’une requĂŞte en rĂ©fĂ©rĂ©-libertĂ©, devra dĂ©sormais prendre celle d’une requĂŞte au fond, non susceptible de recours et hors de la prĂ©sence du commissaire du gouvernement (art. 6). LĂ  aussi, les consĂ©quences pratiques sont claires: comment rĂ©diger un recours complet dans les 24h imparties pour ce faire ?
  • L’obligation de quitter le territoire français ne sera plus motivĂ©e (art. 12 quater). “Vous partez ? - Pourquoi ? - Vous partez, on vous dit !
  • Et, dernière mesquinerie, le droit au maintien dans un hĂ©bergement d’urgence (AKA le droit au logement opposable) ne sera ouvert qu’au personnes en situation rĂ©gulière. Quand on voit comment cela va ĂŞtre facile pour les mal-logĂ©s bien de chez nous, on n’a par contre aucune inquiĂ©tude sur la portĂ©e pratique de cette disposition (art. 21). Ca rassure.

Je souhaite donc une bonne nuit, sans rêve, aux députés qui ont voté ce projet de loi.

Mercredi 19 septembre 2007

Le regroupement familial “gĂ©nĂ©tique”: pouaarkh !

Mes bons lecteurs ne vont pas ĂŞtre surpris: je suis fermement opposĂ© au recours “volontaire” Ă  des tests ADN pour prouver la filiation dans les dossiers de regroupement familial. MĂŞme si j’arrive après les apports au dĂ©bat de Jules et du Pr. Rolin, je ne vous Ă©pargnerai pas le fruit de mon indignation. Je vous renvoie en particulier Ă  Jules pour une discussion beaucoup plus Ă©rudite sur la preuve en matière de droit de la famille.

En France, l’usage des tests ADN s’effectue donc dans trois cadres strictement limitĂ©s (A). La proposition de M. Mariani plongerait cet Ă©difice cohĂ©rent dans une mer d’incertitudes (B) aux relents politiques douteux.

A. La situation actuelle

La gĂ©nĂ©tique permet d’abord de prouver la filiation, mais dans les cas oĂą les modes d’Ă©tablissement lĂ©gaux ne parviennent pas Ă  obtenir ce rĂ©sultat. Ainsi, si un enfant est traitĂ© par le mari de sa mère comme son propre fils - c’est la possession d’Ă©tat - le juge, quand bien mĂŞme certains Ă©lĂ©ments iraient dans le sens d’une filiation biologique diffĂ©rente, dĂ©cidera que l’enfant est, juridiquement parlant, le fils de son père. Tout simplement parce qu’il s’agit de garantir la paix sociale, la paix des familles, avant de garantir l’exactitude biologique de la filiation. C’est une affirmation forte que fait lĂ  le droit: il Ă©nonce la prĂ©pondĂ©rance de l’acquis sur l’innĂ©, la prĂ©dominance de l’intĂ©rĂŞt gĂ©nĂ©ral sur l’intĂ©rĂŞt particulier.

Un autre usage des tests ADN est bien connu. Il s’agit de leur utilisation comme mode de preuve en matière pĂ©nale. “Le fichier national automatisĂ© des empreintes gĂ©nĂ©tiques, placĂ© sous le contrĂ´le d’un magistrat, est destinĂ© Ă  centraliser les empreintes gĂ©nĂ©tiques issues des traces biologiques ainsi que les empreintes gĂ©nĂ©tiques des personnes condamnĂ©es pour l’une des infractions mentionnĂ©es Ă  l’article 706-55 en vue de faciliter l’identification et la recherche des auteurs de ces infractions.” (art. 706-54 CPP).

Outre les personnes condamnĂ©es, “[l]es personnes Ă  l’encontre desquelles il existe des indices graves ou concordants rendant vraisemblable qu’elles aient commis l’une des infractions mentionnĂ©es Ă  l’article 706-55” peuvent Ă©galement voir leur empreinte gĂ©nĂ©tique enregistrĂ©e dans le fichier, en principe tant que cela est utile pour le dossier.

Le dernier cas regroupe bien entendu “[l]es fins mĂ©dicales ou de recherche scientifique.” (art. 16-10 c. civ.). Il ne s’agit pas ici d’une action coercitive, mais encore faut-il que la personne donne un consentement libre et Ă©clairĂ©.

Des sanctions pĂ©nales assurent le respect des règles en vigueur. Ainsi le code pĂ©nal rĂ©prime-t-il, Ă  l’heure actuelle en tout cas, de 3 ans de prison et 45000 euros d’amende, “le fait de pratiquer ou de faire pratiquer sur une personne une recherche biomĂ©dicale sans avoir recueilli le consentement libre, Ă©clairĂ© et exprès de l’intĂ©ressĂ© […]” (art. 223-8) ou bien encore d’un an de prison et 15000 euros d’amende “le fait de dĂ©tourner de leurs finalitĂ©s mĂ©dicales ou de recherche scientifique les informations recueillies sur une personne au moyen de l’examen de ses caractĂ©ristiques gĂ©nĂ©tiques est puni d’un an d’emprisonnement et de 15000 euros d’amende.” (art. 226-26). L’affaire est donc sĂ©rieuse.

B. Une mer d’incertitudes

Mais la proposition de M. Mariani, sous ses apparences de simplicité, plonge cet édifice dans un océan de questions sans réponses.

On sait tout d’abord les difficultĂ©s qu’Ă©prouvent les Ă©trangers Ă  faire avancer leur dossier dans les services consulaires ou prĂ©fectoraux. Ainsi ai-je Ă©voquĂ© dans un rĂ©cent billet les dĂ©lais d’attente parfaitement dĂ©raisonnables opposĂ©s Ă  un de mes collègues en instance de naturalisation. Pas plus tard qu’hier, le journal de 20h de France 2 relatait les difficultĂ©s d’une femme algĂ©rienne Ă  faire venir son mari en France, alors mĂŞme que celui-ci rĂ©pond Ă  toutes les conditions posĂ©es. A l’aune de cette situation, on ne peut que gager que les Ă©trangers qui feront le “choix” de demander un test rencontreront encore plus de difficultĂ©s: entre l’obtention des rendez-vous pour dĂ©poser sa salive (d’aucuns diraient “pour cracher au bassinet”), l’expĂ©dition des Ă©chantillons dans les laboratoires agréés, le frais de poste … il n’est pas Ă©vident que tout cela facilite les choses contrairement Ă  la vision, optimiste, du Pr. Rolin.

On l’a vue plus haut, appliquer de tels tests au demandes de regroupement familial consisterait ensuite Ă  demander aux autres d’accepter ce qu’on l’on refuse en France pour des raisons Ă©thiques. Et que dire par exemple de la dernière tartufferie du premier ministre, qui se propose de ne facturer le prix du test que si la filiation est vĂ©rifiĂ©e ? Peut-il seulement imaginer que, Ă´ surprise, un Ă©tranger soit, comme un français, effondrĂ© d’apprendre que son fils n’est pas le sien ? Et que, cerise sur le gâteau, en consĂ©quence de l’infidĂ©litĂ© de sa femme, il doive en plus payer quelques centaines d’euros Ă  l’ambassade de France ? La paix familiale des Ă©trangers, que l’on refuse de troubler chez nous, mĂ©rite la mĂŞme protection chez eux.

Comme ensuite ĂŞtre sĂ»r que l’administration traitera Ă©quitablement ceux qui exerceront rĂ©ellement cette libertĂ© et refuseront de se soumettre ? Comment s’attendre Ă  ce qu’ils fassent l’objet de la moindre mensuĂ©tude quand on sait la duretĂ© avec laquelle les Ă©trangers sont dĂ©jĂ  traitĂ©s ? Peut-on rĂ©ellement espĂ©rer qu’il existe des recours juridictionnels efficaces contre ce type de discrimination ? Comment faire en sorte que la libertĂ© de choix de l’Ă©tranger, soumis Ă  une pression affective forte, soit prĂ©servĂ©e ? Comment faire en sorte que l’intime conviction du juge ne soit pas elle aussi emportĂ©e face Ă  la volontĂ© de l’Ă©tranger de prĂ©server sa personne d’une mesure contraignante ? Comment ne pas comprendre que, s’il l’on fait payer Ă  l’Ă©tranger le test, on instaure une discrimination par l’argent entre d’une part les pays riches et les autres, et d’autre part entre les plus riches de ces pays, et les autres. Mais peut-ĂŞtre est-ce tout simplement cela, “l’immigration choisie”.

Comment enfin ĂŞtre sĂ»r, enfin, que, au delĂ  des promesses et pour limitĂ©e dans le temps et optionnelle qu’on nous la vende, cette mesure ne fasse pas l’objet d’une extension progressive ? On sait par exemple que les infractions prĂ©vues Ă  l’article 706-55 - celles pour lesquels il est possible de rĂ©aliser un enregistrement dans le FNAEG - ont rapidement Ă©tĂ© Ă©tendues pour inclure dĂ©sormais Ă  peu près tout le code pĂ©nal, alors qu’Ă  l’origine, il ne s’agissait bien entendu que des crimes de nature sexuelle. Une leçon Ă  mĂ©diter.

Il n’est en tout cas pas anodin de proposer l’usage de tests gĂ©nĂ©tiques pour les Ă©trangers. Il y a depuis un certain temps un discours politique qui vise Ă  assimiler sĂ©jour illĂ©gal et dĂ©linquance. On sait que, dans les faits, l’Ă©tranger en sĂ©jour irrĂ©gulier prĂ©fère ĂŞtre discret pour Ă©viter les ennuis, et que les sans-papiers sont surtout coupables du dĂ©lit de sĂ©jour irrĂ©gulier. Mais il n’importe, il est toujours commode d’avoir des boucs Ă©missaires, et les sans-papiers en sont de commodes. Le recours Ă  la gĂ©nĂ©tique facilite l’assimilation des Ă©trangers au contexte dans le lequel cette technique est la plus mĂ©diatisĂ©e, c’est Ă  dire le monde pĂ©nal.

Est-ce volontaire ? J’ose espĂ©rer, sans trop y croire, que non.